Laïcité et république. Considérations sur la République Française.
LITTÉRATURE
Najwa El Haïté est l’étoile montante médiatique sur les questions de l’islam, des banlieues et de la laïcité. Docteure en droit public, elle est adjointe au maire d’Evry-Courcouronnes en charge de la culture et de la transformation digitale. Elle a été auditionnée par la mission d’information parlementaire sur les services publics face à la radicalisation et elle vient de publier une thèse sur la laïcité. Proche de Manuel Valls, Najwa El Haïté a longtemps été membre du PS. Elle a rejoint La République en Marche et elle est aujourd’hui citée parmi les personnalités ministrables des prochaines années… Avant de parler de la laïcité, il faudrait d’abord évoquer les religions. Le grand public pense naturellement aux trois grandes religions monothéistes, mais la réalité juridique est plus complexe. La Cour européenne des droits de l’homme ne se prononce pas et cela signifie que le fondateur d’une secte peut très bien être considéré dans certains pays comme celui d’une religion. Najwa El Haïté souligne qu’il n’y a pas «de définition de la notion de religion. Si l’on prend la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État, on n’y parle à aucun moment de religions, mais de cultes. Or, l’État doit garantir l’exercice des cultes. La notion de laïcité est aussi floue pour beaucoup de personnes puisque, là encore, la notion de laïcité n’apparaît même pas dans la loi de 1905. On en déduit que la laïcité, c’est la liberté de croire ou de ne pas croire, avec une limite : le respect de l’ordre public. L’ordre public, c’est la sécurité, la tranquillité publique et la salubrité publique. Cette thématique est complexe, puisque les définitions sont inexistantes ». La loi précise que l’on doit permettre la liberté de conscience. Mais si la religion va à l’encontre de la loi, la loi l’emporte évidemment : « La liberté de conscience est une liberté constitutionnelle, mais elle a une limite : c’est ce fameux ordre public. Le Conseil d’État va encore plus loin puisqu’il parle de l’ordre public immatériel, qui peut être aussi une limite à la liberté de conscience. Cet ordre public immatériel, c’est le vivre ensemble. Lors d’une cérémonie de naturalisation, une femme voilée a refusé de serrer la main du préfet et d’un élu, en considérant que c’était sa liberté de conscience que de ne pas saluer un homme... Finalement, sa naturalisation a été refusée sur cette question d’ordre public immatériel qui consacre une place importante au vivre ensemble. La liberté de conscience est une liberté sacrée, que l’État doit absolument défendre et protéger, mais la limite est cet ordre public immatériel ». Elle rappelle que la Cour européenne est très prudente sur la question des religions, quand on parle de la Scientologie, de Krishna ou de Raël, ce sont des religions dans certains pays : « Oui, parce que le juge n’a pas à intervenir sur le fond des religions. Le juge n’est pas un théologien, il respecte la liberté de conscience, cela peut être une philosophie aussi. Donc, le juge estime qu’il n’a pas à intervenir dans les affaires des cultes et qu’il n’a pas à intervenir non plus sur le fond. C’est pour cette raison qu’il n’y a aucune définition des religions ». Par exemple, sur le radicalisme islamique, « vous pouvez être radicalisé, mais à partir du moment où votre radicalisme ne se transforme pas en action violente, vous êtes libre de penser ce que vous voulez ». Ainsi, les pays musulmans peuvent être bien plus fermes sur cette question que nous pouvons l’être dans notre concept de laïcité : « La France sacralise la liberté d’opinion, c’est tout à son honneur, la liberté d’expression religieuse et, tant que les choses ne basculent pas dans une action violente qui peut être pénalement sanctionnée, on en reste là ».
Najwa El Haïté rappelle que la présence musulmane est une réalité nationale. Mais comment éviter la prise en main par des radicaux ? « Cela passe par l’école, c’est quelque chose de fondamental. L’école tient une place particulière dans ma thèse. C’est un lieu sacralisé et protégé de toutes les formes d’influences, qu’elles soient religieuses, philosophiques ou politiques. L’idée est de pouvoir enseigner les choses de manière objective, c’est-à-dire lire et écrire à la base, mais aussi à apprendre aux futurs citoyens à prendre du recul par rapport aux choses afin qu’ils puissent développer leur propre analyse sans être influencés par des opinions religieuses ou politiques ». Elle cite Jésus-Christ expliquant qu’il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. C’est valable en France. Mais, dans l’islam, ce qui est à César est à Dieu : « Oui, d’où l’existence d’un islam politique. Mais en France, la majeure partie des Français de confession musulmane sont des croyants qui sont profondément attachés aux valeurs républicaines. L’islam politique n’a pas sa place au sein de la démocratie française, c’est la même chose pour la chrétienté, la loi civile doit l’emporter sur la loi religieuse. Après, les religions peuvent participer au débat, comme ce fut le cas pour le mariage pour tous : toutes les religions ont pu s’exprimer. Mais à la fin, la loi civile l’emporte ». Dans d’autres pays, c’est la loi religieuse qui l’emporte sur la loi civile et il y a la fois des pays très ouverts et très modernes, et d’autres très rétrogrades… L’interprétation peut donc différer : « L’histoire est différente dans ces pays ouverts. Vous pensez certainement au Maroc, mais il ne faut pas oublier que le roi du Maroc est le commandeur des croyants. Donc on ne peut pas comparer l’histoire de la France et celle des pays musulmans qui sont des états confessionnels et qui se revendiquent ainsi ».
Mais revenons sur la montée du radicalisme et des provocations. Comment expliquer cette situation ? Elle indique que « le phénomène n’est pas nouveau, il date d’une trentaine d’années. Ce sont les attentats de 2015 qui ont mis un coup de projecteur sur la montée du radicalisme religieux dans les services publics. Il vient d’y avoir ce fameux rapport parlementaire qui a été mené par deux députés, Éric Diard (LR) et Éric Poulliat (LREM). Ce sont vraiment les attentats qui ont mis ce coup de projecteur sur cette montée du radicalisme religieux, d’autant que l’un des protagonistes des attentats du Bataclan était chauffeur de bus à la RATP. L’État s’est saisi de cette question de la montée du radicalisme religieux au sein des services publics en mettant en place un arsenal juridique solide, peut-être pas suffisant - c’est ce que dit d’ailleurs le rapport - notamment dans le cadre des recrutements, parce qu’il n’est pas facile de révoquer un agent public qui serait dans une phase de radicalisation dangereuse et c’est sur ce point qu’il y a des carences juridiques. On peut le déplacer, mais il est difficilement révocable ». D’ailleurs, cette question de l’islam radical n’a rien à voir avec celle de l’immigration ou des origines puisque, parmi les radicalisés, on trouve beaucoup de Français de souche et, au sein de la communauté musulmane, il y a aussi beaucoup de gens qui sont très remontés contre les radicaux : « La majorité des Français de confession musulmane sont profondément attachés aux valeurs républicaines. Ces affaires de burkini relèvent de la provocation et cela met mal à l’aise un certain nombre de nos concitoyens de confession musulmane ».
« Laïcité et république. Considérations sur la République Française » de Najwa El Haïté est publié aux Éditions L’Harmattan.
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