« 1944 : Normandie, Utah, la plage stratégique ! » et « Les Français du jour J »
LITTÉRATURE
Benjamin Massieu est historien, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale et particulièrement de la France libre et de la Libération. Auteur notamment d’une biographie de Philippe Kieffer saluée par la critique (Philippe Kieffer, chef des commandos de la France libre, éditions Pierre de Taillac, 2014) et récompensée par la médaille de l’Académie de marine, le prix « Beau livre » de Marine & Océans et la mention du jury du prix littéraire de la Résistance, il publie « Les Français du Jour J », un ouvrage inédit sur la contribution française aux opérations du 6 juin 1944. Il participe également au mook collectif « 1944 : Normandie, Utah, la plage stratégique ! », un très beau livre, richement illustré, qui raconte la bataille de Normandie. Après les célébrations du 75e anniversaire du débarquement, nous lui avons demandé de revenir sur cet événement et sur l’état d’esprit des alliés à cette époque : « Ils avaient une peur bleue de ce mur de l’Atlantique et ils ont mis énormément de moyens pour entrer sur le continent européen. Il a fallu des mois et des mois de préparation et d’intoxication. C’est une opération d’une ampleur inédite, c’est l’une des plus grandes opérations militaires de l’histoire ».
Évidemment, il fallait tout faire pour que les Allemands ne puissent pas imaginer que le débarquement se produirait en Normandie : « Les Allemands se doutaient qu’il y aurait un débarquement, mais il ne savait pas où et ils ne savaient pas quand... C’est en cela que les alliés ont été très malins, notamment les Britanniques, à travers une vaste campagne d’intoxication et, quand le débarquement a commencé, les Allemands ont pensé qu’il s’agissait d’une diversion et que le vrai aurait lieu plus tard. Finalement, les Allemands n’ont pas engagé dans la bataille toutes les forces qu’ils auraient pu engager et cela a beaucoup aidé au succès des alliés. Les aviateurs alliés s’attendaient à des combats terribles, comme à Dieppe en 1942, mais plusieurs mois avant le débarquement, ils ont attaqué tous les terrains d’aviation en faisant des cratères partout. Ils ont détruit un maximum de forces aériennes allemandes, même des usines d’avions. Et le jour J, les forces aériennes allemandes étaient repliées au sud de la Loire, donc elles ne pouvaient pas intervenir à temps. Sur le domaine maritime, il y avait aussi une très forte domination des forces alliées. D’ailleurs, tout le monde s’attendait à une grande bataille navale avec des navires allemands. Mais les Allemands n’ont pas osé sortir, face à de telles forces, car ils voulaient garder leurs forces pour le vrai débarquement si celui-ci n’était qu’une diversion… »
Mais comment les Allemands, avec leur puissance en matière d’espionnage ou de reconnaissance, n’ont-ils pas su appréhender qu’il s’agissait du véritable débarquement ? Pour Benjamin Massieu, « c’était l’une des grandes peurs des alliés et il fallait éviter d’exposer trop longtemps les forces dans le sud de l’Angleterre. Le regroupement s’est fait seulement à la fin du mois de mai et les alliés ont eu peur que le mauvais temps ne les oblige à repousser sans cesse le débarquement. Mais, parallèlement, ils avaient toujours cette logique d’intoxication puisque, dans le sud de l’Angleterre, face au Nord-Pas-de-Calais, ils vont regrouper une formidable fausse armée, avec des chars et des camions gonflables, certains étaient même en carton... C’est le général Patton qui était à la tête de cette armée fantôme. Ils ont même été jusqu’à pousser le détail en créant des écussons à des unités qui n’existaient pas… Même si les Allemands ont pu voir tout ce qui se passait dans le sud de l’Angleterre, avec l’objectif d’aller en Normandie, ils ont aussi pu constater qu’il y avait énormément de forces qui se regroupaient face au Nord-Pas-de-Calais... Pour eux, le vrai débarquement était prévu dans le Nord-Pas-de-Calais ».
Aujourd’hui, notamment au cinéma, on a l’impression que le débarquement s’est déroulé en quelques heures, or les travaux de Benjamin Massieu permettent aussi de nous rappeler que les combats n’ont pas toujours été faciles : « On a tendance à limiter le débarquement au seul jour J. Mais le soir du 6 juin, les choses sont loin d’être terminées, car la bataille de Normandie dure trois mois. C’est une bataille extrêmement difficile, les alliés et les Allemands perdent énormément d’hommes. Ensuite, il faudra autant de temps pour libérer le reste de la France, qu’il a fallu pour libérer la seule Normandie, qui a été la région la plus détruite de France, avec des combats terribles. Les Allemands vont utiliser au maximum la particularité de la campagne normande pour se fortifier et tenir le plus longtemps possible. Les civils normands vont payer un très lourd tribut à cette Libération, puisque 20 000 Normands vont mourir sous les bombardements ».
Outre ce mook (un magazine sous forme de très beau livre), Benjamin Massieu publie « Les Français du jour J », un ouvrage dans lequel il rend hommage à tous ces Français qui ont participé à la Libération : « Ces Français du jour J, ce sont des militaires qui venaient de la France libre, et qui avaient rejoint de Gaulle, d’autres sont des anciens des forces de Vichy, ce sont des giraudistes, qui sont restés fidèles au gouvernement de Vichy jusqu’au début de l’année 1943, au moment du débarquement allié en Afrique du Nord, et de Gaulle s’est imposé comme le chef de toutes ses forces, mais ces hommes sont loin d’être tous ses partisans. Il y a beaucoup de marins aussi, avec une douzaine de navires français qui étaient engagés dans cette armada, il ne faut pas l’oublier, cela fait plus de 2 600 hommes. Il y a un torpilleur, La Combattante, celui qui va ramener de Gaulle en France huit jours plus tard. Nous avons aussi une aviation, puisque plus de 227 aviateurs français vont participer aux opérations du jour J, ainsi que des parachutistes qui sont envoyés en Bretagne. Les parachutistes ont pour mission de retenir au maximum les Allemands en Bretagne, en organisant des maquis et en menant des combats sur les arrières. Il y a aussi eu des parachutistes français en Normandie qui avaient des missions d’interprètes auprès des forces alliées. Par exemple, il y a Rémi Dreyfus, qui est toujours vivant. Il était là pour aider les chefs britanniques à établir des contacts avec la population française ». A ce moment-là, les alliés pensaient-ils avoir déjà gagné la guerre ? Benjamin Massieu explique que « les alliés s’attendaient quand même à une résistance extrêmement importante. Lles prévisions de pertes correspondent pratiquement au triple de ce qui s’est réellement produit, donc ils s’attendaient à ce que les Allemands résistent un peu plus le jour J... Mais chez tous ces hommes, il y a quand même un enthousiasme incroyable, car on est face à des forces disproportionnées qui se déploient, il y a le sentiment d’être dans une machine inébranlable. Certains pensaient que la guerre serait terminée à Noël, alors qu’en réalité elle va durer un an de plus… »
Comment tenir au courant des préparatifs les groupes de résistants, tout en faisant en sorte que le secret ne soit pas trop diffusé ? L’historien de la Libération souligne que « les différents groupes de résistants ont été informés de manière isolée des missions préparées par les services secrets de la France libre qui avaient prévu tout un système de sabotage pour appuyer les armées alliées au fil de leur avancée. Il était convenu que les résistants seraient informés de leurs missions à travers des messages codés diffusés par la BBC. À partir du 5 juin au soir à 21 heures, la BBC va diffuser plus de 215 messages à destination de la résistance, parce qu’il fallait créer le chaos partout, pour que les Allemands ne sachent plus où donner de la tête… Il y a eu de nombreuses opérations de sabotage et, dans les premiers jours du débarquement, les alliés avaient prévu plus d’un millier de sabotages. Les résistants vont en faire plus de 950, donc ils ont largement rempli leur mission et cela va considérablement ralentir les troupes allemandes ». Ce 75e anniversaire du débarquement a aussi permis de constater que les jeunes générations sont toujours passionnées par ce sujet : « C’est vraiment le thème qui passionne les jeunes, parce que c’est assez manichéen, c’est le combat de la liberté contre le mal absolu. Les jeunes arrivent facilement à comprendre cela et, 75 ans après, je suis étonné de constater à quel point cet intérêt est de plus en plus fort chez les jeunes, alors que les anciens disparaissent ». Maintenant, jusqu’à quand cela va-t-il perdurer ? Benjamin Massieu répond que « tant que le sacrifice de ces hommes trouvera un écho dans le monde actuel, il y aura toujours un intérêt pour la Seconde Guerre mondiale ». « 1944 : Normandie, Utah, la plage stratégique ! », avec la collaboration de Benjamin Massieu, est un mook des Éditions Weyrich diffusé dans les maisons de presse.
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