InQarcéré

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Jean-Pierre Marongiu a été détenu pendant cinq ans dans une prison au Qatar, sans procès. Il a été libéré le 5 juillet 2018. Il raconte dans un livre son incarcération dans la prison centrale de Doha, dernier étage avant l’enfer, dans la promiscuité, les tabassages en règle, le cannibalisme, les trafics en tous genres et le spectacle de prisonniers que l’on abat d’une balle dans la tête et dont on jette ensuite les corps dans des tas d’ordures… Pour couronner le tout, Jean-Pierre Marongiu s est retrouvé pendant trois ans dans le bloc des prisonniers de Daesh. Il a entendu des hurlements de joie au moment des attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan. Il a été menacé par des chefs de l’État islamique qui lui ont demandé de collaborer, car ils savaient où se trouvait sa famille en France…

Il revient sur l’origine de son arrivée au Qatar : « On est venu me chercher en France, c’est l’habitude du management de Qatar Petroleum, qui recherche des experts internationaux, et c’est aussi une pratique d’Al Jazeera ou de la Qatar Foundation. J’avais une renommée d’expert en management et je donnais des conférences en Europe. Un jour, une délégation de Qatar Petroleum est venue me harponner en me disant : « On veut que vous participiez à la création d’une académie de management au Qatar ». Il y a 70 nationalités au sein de Qatar Petroleum et on ne dirige pas un Français comme un Italien, un Jordanien ou un Égyptien… J’ai dit non. Ils sont revenus deux semaines après à Rome et, comme je ne connaissais pas du tout le Moyen-Orient, j’ai accepté, à la condition de créer ma propre société en investissant mes propres fonds. J’ignorais qu’au Qatar, la kafala (loi islamique) est en vigueur et qu’un étranger doit avoir un partenaire à hauteur de 51 % dans toutes les sociétés qu’il souhaite créer. C’est un message que j’adresse à tous ceux qui veulent investir au Moyen-Orient : il faut lire entre les lignes et, quand vous prenez un avocat, il faut s’assurer que cet avocat retranscrive précisément en arabe ce que vous venez de dire en français ou en anglais. Cela n’a pas été le cas chez moi. Les six premières années ont été des années de rêve. La société a très bien tourné, CNN est venue faire une émission sur le management à la française et cela a égratigné l’ego de mon sponsor, qui appartenait à la famille royale et qui est venu me voir en me disant : « Je voudrais récupérer la société pour l’intégrer dans mon groupe ». J’ai répondu que j’avais investi 2,3 millions, les économies de toute une vie, et que j’étais prêt à la lui céder pour 3 millions. Il m’a dit que je n’avais pas compris et il m’a posé une pièce sur la table en me disant : « Tu as eu un salaire pendant six ans, estime-toi heureux, au revoir. J’ai 51 %, ce n’est pas ta société, on peut te destituer et te demander de prendre l’avion ». Je me suis opposé à cette proposition et un bras de fer d’un an a commencé. Un jour, ils ont fermé les comptes en banque et, en raison de cette fermeture, les chèques que j’avais émis, qui étaient provisionnés, se sont retrouvés impayés. Or, au Qatar c’est passible de prison... »

La descente aux enfers a commencé à partir de cet instant : « J’ai d’abord pu faire sortir ma famille. C’était rocambolesque. Je me suis retrouvé seul dans les rues de Doha pendant un an à taper à toutes les portes des sociétés qui étaient mes clients à l’époque, des amis qui ne l’étaient soudainement plus, et j’ai décidé de fuir le Qatar en kayak pour rejoindre Bahreïn. Je me suis présenté à l’ambassade de France au Bahreïn et ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient pas m’établir de documents de sortie du territoire, ni même de passeport. Le consul m’a dit : « Je vous rejoins à l’aéroport au moment de prendre votre avion et je vous aiderai à passer l’immigration ». Finalement, 10 minutes avant, il me téléphone en me disant que ce n’est pas possible, parce que l’ambassadeur n’est pas d’accord. Il me propose de me déclarer comme illégal auprès des autorités du Bahreïn et qu’il viendra ensuite me libérer. Finalement, le lendemain matin, ce sont les garde-côtes qataris qui sont venus me récupérer et je suis rentré en prison, pour ne plus en sortir jusqu’au 5 juillet 2018 ».

L’enfer commence pour Jean-Pierre Marongiu : « On m’a jeté dans l’annexe de la prison centrale, c’est là où se retrouvent les détenus dans l’attente d’une sentence finale. C’est un long couloir avec quelques dortoirs. Il n’y a pas de fenêtres, pas de lumière du soleil, des néons toute la journée, la capacité est d’une centaine de personnes, mais nous étions 350 à dormir par terre et cela a duré deux ans. Tous les trafics existent dans ce genre d’endroit, les pires comme les meilleurs, les meilleurs étant les trafics de téléphones pour rester en contact avec sa famille. Je suis un ingénieur, chef d’entreprise, la prison n’était absolument pas quelque chose qui était dans mes gènes. 70 % des prisonniers le sont pour des problèmes de chèques sans provision. Ce sont bien souvent des pauvres gars qui purgent des peines pour lesquels ils n’ont rien à voir, au nom de leurs sponsors qui ont fait les chèques sans provision. Généralement, le sponsor leur demande d’aller en prison à sa place, en contrepartie de l’envoi d’une somme d’argent à la famille. D’ailleurs, les gens qui sont emprisonnés, des Népalais ou des Bengalis, sont ravis d’être dans cette position, parce qu’ils ne travaillent plus, ils sont nourris et logés, et leur salaire arrive chez eux. Ensuite, il y a plus de renommée à être un criminel, un violeur ou un assassin, que d’être celui qui a émis un chèque sans provision. Au sein de la prison même, les gens qui sont détenus pour des problèmes financiers ne sont pas particulièrement considérés ».

Dans son livre, Jean-Pierre Marongiu décrit des scènes parfois très glauques : « J’ai vu des mutilations, des viols, des gens morts depuis des semaines et dont les cadavres traînaient, et même le cannibalisme. J’ai rencontré quelqu’un qui était très fier d’être en prison pour cannibalisme. Il a vécu la même histoire que moi, mais il a mangé son sponsor en partie ! En effet, pour ne pas être condamné à mort pour avoir tué son sponsor, qui l’avait spolié de tous ses biens, il l’a endormi, il lui a coupé une jambe et il a dégusté sa jambe devant lui. Donc, fréquenter des gens comme ça, qui vous paraissent sympathiques au premier abord, vous amène à vous interroger sur votre propre conscience et ce que vous êtes. Cet homme était-il un monstre ? Est-ce que j’étais un monstre parce que je discutais avec lui ? Je n’ai toujours pas la réponse ».

Ensuite, il se retrouve avec les jeunes cadres Français de Daesh : « Des membres de la société qatarienne, de bonne famille, des membres issus de la famille Al Thani, ont été se battre en Syrie avec al-Baghdadi, le calife de l’État islamique, certains sont morts, d’autres ont lourdement financé Daesh et, lorsque la pression des Américains était très forte sur le Qatar, il a bien fallu emprisonner ces gens-là. L’émir du Qatar joue un rôle d’équilibriste entre l’Iran, l’Arabie Saoudite, les Américains et les Européens. La survie du Qatar n’existe que par cet équilibre. Donc, il n’avait pas du tout intérêt à emprisonner des membres de sa propre famille et, si l’opinion publique savait que ces gens-là se battaient en Syrie contre les Américains et les Français, cela aurait fait tache en pleine période de blocus. Donc, ils ont regroupé une vingtaine de prisonniers, des gens très propres sur eux, avec certains Français djihadistes et je me suis retrouvé avec eux, dans le bloc 1, avec des membres de la famille royale qui peuvent prétendre au trône. Ces gens-là ont pris possession du bloc. Ils se sont comportés comme chez eux et ils ont créé un État islamique dans la prison en imposant leurs règles. Alors, ils sont venus me voir pour que je devienne leur conseiller en géopolitique… Il y avait deux Français, mais quelques autres parlaient aussi très bien le français. On s’aperçoit que la France est un pays diplomatiquement très fort. La France est membre permanent du Conseil de sécurité avec un droit de veto : donc, si le Qatar se comporte mal, la France peut utiliser son droit de veto pour empêcher une invasion. Les relations entre la France et le Qatar sont intimement liées à la position de la France au Conseil de sécurité. Ils m’ont demandé d’écouter les journaux internationaux pour leur faire une analyse sur ce qui se disait sur les actions de Daesh, afin qu’ils puissent établir une stratégie. Donc, je me suis retrouvé à faire de la revue de presse pour l’État islamique ! » Pendant des années, l’ambassade de France ignore Jean-Pierre Marongiu, mais, lorsqu’elle apprend qu’il est dans le bloc 1 avec des cadres de Daesh, elle se souvient très vite de lui : « Un jour, un colonel de gendarmerie vient me voir en prison en me faisant un discours très étrange. Il arrive avec des chocolats, des livres et des magazines, il me fait comprendre l’importance d’être Français et de servir son pays : « Vous avez raison d’être en colère, vous devez souffrir de cette situation, mais, comme vous êtes là, vous pouvez rendre service à la patrie… » Je ne peux pas en dire plus, car on m’a interdit de divulguer le reste de cet échange ».

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