Ces musiciens qui ont fait l’histoire.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Laure Dautriche est musicologue et journaliste à Europe 1. Dans un livre intitulé « Ces musiciens qui ont fait l’histoire », elle raconte comment des grands musiciens ont entretenu avec les puissants des rapports d’admiration, de séduction ou d’opposition : « J’ai voulu voir comment ces grands compositeurs ont été influencés par l’histoire et comment ils ont écrit des œuvres, parfois des chefs-d’œuvre, grâce à cette histoire. Ils n’auraient pas écrit ces pièces musicales s’ils n’avaient pas vécu ces moments historiques. Je pense à Lully, qui a écrit pour Louis XIV pendant trente-cinq ans et qui, à sa façon, a construit la monarchie absolue et le règne de Louis XIV. Il y a eu aussi Verdi, au XIXe siècle, qui a contribué à unifier l’Italie parce que l’un de ses opéras, Nabucco, a été repris comme un cri de guerre par le peuple ».

En effet, certaines œuvres contribuent à réveiller un peuple, comme a pu le faire Verdi : « C’est très étonnant. C’est un compositeur qui est énormément joué aujourd’hui. Or, il ne réussit pas au début de sa carrière, il n’arrive pas à composer, il ne sait pas comment faire... Et, finalement, il écrit Nabucco, qui est un opéra extrêmement connu. L’un des airs de Nabucco, chanté par le chœur des esclaves, va avoir un retentissement très étonnant. Le peuple va aimer les sonorités et les paroles, et il va ressentir cet air comme un champ de rassemblement pour les Italiens qui veulent se défaire de la présence extérieure afin que l’Italie devienne indépendante. Cet air va devenir extrêmement symbolique. Tout le monde va commencer à crier « Viva Verdi ! » et, pendant plusieurs années, Verdi deviendra une sorte de porte-drapeau, sans qu’il n’ait d’ailleurs rien demandé. Son œuvre le dépasse et devient la propriété de tout un peuple ».

On apprend ainsi qu’il y a quelques siècles, les grands de ce monde avaient toujours un musicien auprès d’eux : « Les grands compositeurs n’existaient pas sans un chef d’État, sans quelqu’un qui servait de mécène et qui misait sur le talent et la notoriété de ce musicien. Ces grands hommes étaient éclairés et sortaient grandis à l’idée d’avoir à côté d’eux un Mozart, un Beethoven ou un Verdi. Ces compositeurs avaient aussi besoin d’avoir un mécène pour leur permettre de créer des symphonies et des opéras ». Dans son livre Laure Dautriche explique qu’elle a voulu se concentrer sur des figures très connues du public : « Des grands compositeurs, comme Lully, Beethoven, Mozart, Verdi, Debussy ou Chostakovitch, pour essayer de comprendre comment des chefs-d’œuvre ont pu émerger. Parfois, vous entendez un air, vous ne savez pas que c’est d’un grand compositeur et j’ai voulu mettre en valeur la création de ces symphonies en analysant le génie de ces hommes. On comprend que l’histoire est bel et bien là, dans telle partie d’un opéra ou d’une symphonie. En 1941, alors que la ville de Leningrad est bombardée, Chostakovitch commence à écrire une symphonie et l’on comprend mieux cette œuvre quand on sait qu’il l’a écrite dans de telles conditions ».

Cependant, tous ces musiciens n’ont pas eu forcément une influence politique : ainsi, Louis XIV était simplement le mécène de Lully : « Mais Lully est quand même auprès de Louis XIV pendant plus de trente ans et il va finalement apporter sa patte. Il ne met pas seulement en musique le règne : il va très souvent devancer les désirs du Roi, parce qu’il connaît extrêmement bien Louis XIV et il va savoir écrire une œuvre mettant en scène un Louis XIV guerrier quand il sait qu’il doit partir à la guerre. Il arrive à créer des sonorités tout à fait nouvelles, en utilisant certains types d’instruments. Lully arrive même à surprendre le Roi et c’est aussi pour cette raison qu’il va rester auprès de lui aussi longtemps. Lully surprend Louis XIV, il arrive à l’étonner et il est d’ailleurs à l’origine du style classique français. Aujourd’hui, les musicologues étudient toujours la musique de Lully, parce qu’elle est absolument fascinante à décortiquer. Il arrive à être dans la tête de Louis XIV avant même que le Roi ne puisse exiger quelque chose : « Majesté, c’est cela que vous avez envie d’entendre. Vous voulez être le maître de l’Europe, je vais vous écrire une musique qui va faire de vous le maître de l’Europe… » Résultat, la musique de Lully va être jouée dans toutes les cours européennes... Cela correspondait tout à fait à ce que voulait Louis XIV ».

À l’époque actuelle, dans les dictatures, on retrouve toujours des chants patriotiques sur le thème du président qui est le plus fort et qui va mener son peuple à la victoire : « Je parle aussi de Richard Strauss, qui a vécu au même moment qu’Hitler. Il a 80 ans au moment où Hitler arrive au pouvoir et il va être pris en étau, parce qu’il veut rester indépendant, mais s’il veut continuer de jouer sa musique en Allemagne, il va devoir s’adapter... Il va être obligé - pas totalement contre son gré - d’écrire la musique qu’Hitler lui demande, comme celle des Jeux olympiques de 1936 en dirigeant l’orchestre dans le stade. Je distingue les musiques qui sont imposées par une dictature et les musiques de résistance que peuvent mettre en œuvre des compositeurs à un moment ou un autre de leur carrière ».

Ces compositions ont traversé des générations parce que ce sont des œuvres, alors qu’elles auraient pu parcourir le temps simplement sur le plan historique : « Ce sont des œuvres fantastiques musicalement, parce qu’elles ont été écrites par de grands compositeurs. Elles ne sont pas toutes de la même qualité, bien sûr, mais il y a des symphonies de Beethoven ou de Debussy que l’on écoute toujours, parce qu’il y a le génie créateur qui est à l’œuvre. L’histoire donne un éclairage nouveau, mais ces œuvres sont fantastiques pour plusieurs raisons. Elles sont extrêmement bien écrites, sur le plan de l’orchestration, avec des couleurs instrumentales tout à fait nouvelles. On retrouve cela chez Berlioz, qui veut absolument participer aux Trois Glorieuses, et il écrit la Symphonie fantastique qui est un bijou instrumental, avec des combinaisons tout à fait nouvelles et une écriture qui n’a rien à voir avec ce que l’on entendait précédemment. Ce sont des œuvres géniales parce qu’elles sont écrites d’une façon inédite, avec une couleur fantastique, et aussi parce que cela nous dit beaucoup de choses. On peut se mettre à rêver, s’imaginer à leur place, parce que c’est leur époque qui surgit et c’est un climat. C’est le témoignage d’une époque, tout en étant un bijou musical ».

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