Le miroir sans retour.
LITTÉRATURE
Reynald Secher est historien, écrivain et éditeur. Ses travaux sur la guerre de Vendée ont été traduits dans le monde entier et il a reçu de nombreux prix pour ses œuvres. Il dirige sa propre maison d’éditions, Reynald Secher Éditions. Son dernier livre est consacré à la Bretagne puisque c’est un roman historique qui revient sur l’histoire de Valentin Chévetel, cet homme indigne qui a trahi le marquis de La Rouërie et qui a fait basculer le destin de la Bretagne… Reynald Secher souligne que 80 % des faits racontés sont authentiques, les autres étant plausibles : « Pour comprendre la mécanique de la Terreur, j’ai fait ce que l’on appelle un carottage avec La Chapelle-Basse-Mer. Il y a l’avant et l’après dans les études scientifiques sur la Vendée. Le problème, c’est que c’est un sujet tabou à l’université... L’histoire est une science molle, ce n’est pas une science exacte et elle n’a pas de méthodologie propre. Donc, pour chaque sujet, il faut créer une méthodologie spécifique. Je suis passé de La Chapelle-Basse-Mer à la Vendée militaire pour expliquer que rien n’avait été dérapage, mais qu’il s’agissait d’une mécanique pensée au plus haut niveau de l’État, en l’occurrence au Comité de salut public. C’est une révolution dans la pensée intellectuelle car, jusqu’en 1985, on avait fait croire que le Comité de salut public était le bras armé de la Convention, alors que c’est exactement l’inverse ! C’est le Comité de salut public qui conceptualise et met en œuvre le système de Terreur. La chambre avalise et chaque député doit aller sur le terrain, non seulement pour vérifier que ce qui avait été décidé a bien été appliqué et, en plus, ils vont participer à l’œuvre. Ensuite, j’ai étudié toutes les conséquences au niveau planétaire. Il restait la question de l’homme. La question de fond est la suivante. Nous sommes à une avancée civilisationnelle incroyable à la fin du XVIIIe siècle, nous sommes la première puissance mondiale et, à la tête de l’État il y a un homme d’exception. On a raconté n’importe quoi sur Louis XVI, mais je le compare beaucoup au Shah d’Iran. Il a voulu beaucoup trop précipiter les événements, il n’a pas suffisamment écouté les doléances populaires et il a été bloqué par le système. Quand il monte sur le trône, il veut bousculer le système, mais c’est le système qui va l’arrêter. Nous sommes dans un système sophistiqué et une civilisation sophistiquée. Je parle de l’histoire de ce médecin, Valentin Chévetel, qui descend lui-même d’un père médecin. Il est doué, intelligent et subtil, et son œuvre est de protéger la vie. Alors, qu’est-ce qui fait qu’un homme comme ça devient un monstre ? C’est la question que je me suis posée pour Chévetel, qui connaît tous les grands du système, comme Marat ou Robespierre. Tous ces gens sont des juristes ou des médecins, donc des gens sophistiqués… Pourquoi ces hommes deviennent-ils des monstres ? » Pour comprendre comment la Bretagne a failli basculer, il est important de rappeler quelques éléments : la France et la Bretagne sont deux grands États : « Il y a deux grands États souverains et indépendants qui ont des ennemis communs et des amis communs. Le Duché de Bretagne a son armée et sa marine, et c’est un État complètement indépendant au niveau de sa monnaie. Les principaux ports de la côte ouest de l’Europe sont en Bretagne, ce n’est pas quelque chose d’anodin, c’est un État puissant qui est reconnu comme telle. Quand il y a la défaite de 1488, puis ce double mariage, il y a un traité qui est passé, que l’on peut remettre en question. Quoi qu’il en soit, c’est un traité d’union d’État à État et ce n’est pas un traité de fusion. Dans ce cadre, la Bretagne garde tous ses privilèges, ses lois particulières et son système de représentation, qui est un système double avec le Parlement de Bretagne et les États de Bretagne. Le Roi de France doit passer à travers ces deux structures s’il veut faire évoluer le système en Bretagne, notamment le système fiscal ». Il faut savoir que « le cas de la Bretagne est très spécifique, parce que les parlementaires français se sont toujours méfiés de la Bretagne. Ils s’en sont méfiés au moment de la Révolution française, tout au long du XIXe siècle, mais aussi du XXe siècle... Si l’on prend l’exemple de la régionalisation, alors que c’est un contresens historique et économique, le département de Loire-Atlantique est toujours exclu de la Bretagne. En réalité, on ne veut pas que la Bretagne reconstitue ses frontières naturelles... »
Ainsi, dans son livre, il raconte ce moment où la Bretagne a failli devenir totalement indépendante. Et tout cela a basculé par la trahison d’un homme : « La grande différence qu’il y a entre la Bretagne et la Vendée, c’est que la Bretagne est un pays de droit parlementaire, avec une élite très bien formée et une élite plutôt universelle, comme Armand Tuffin de La Rouërie qui a participé activement à la guerre d’indépendance des États-Unis. C’est même un ami personnel du général Washington. Il y a une élite politique, une élite bourgeoise et une élite paysanne. D’ailleurs, c’est ce qui explique cette incroyable richesse de la Bretagne quand on lui a donné une certaine liberté à partir de la Seconde Guerre mondiale. Cette réflexion sur la nuit du 4 août 1789 va soulever un certain nombre de critiques chez les parlementaires, dont La Rouërie. C’est un libéral, mais avant tout un Breton, et il se dit que l’on peut profiter de la crise de la monarchie française pour que la Bretagne recouvre son indépendance et qu’elle apporte des doléances extrêmement précises au Roi. Il va apporter les doléances des parlementaires bretons à Paris et il va se faire arrêter le 14 juillet 1788. Il se retrouve enfermé dans cette prison incroyable de la Bastille. On retrouve au fil des heures tout ce qui s’est passé au sein de la Bastille. Il est accueilli joyeusement par le gouverneur, il amène ses valets, ses meubles et même sa maîtresse... Et il passe quelques semaines extraordinaires. Lorsqu’il est libéré, il revient en Bretagne et il est traité comme un héros. Il pense qu’il va falloir profiter de l’affaiblissement du pouvoir tutélaire du Roi pour que la Bretagne retrouve une certaine autonomie. Il va mettre en œuvre ce qu’il a vu aux États-Unis, avec ce système qui s’inspire des rayonnements dans l’eau, et il va, à partir de son château, installer une structure de réflexion et des noyaux locaux pour informer la population et la préparer à la prise des armes.
Le marquis de La Rouërie a un homme de confiance, c’est son ami le plus proche, Valentin Chévetel, qui finit par le trahir : « C’est le traître par excellence ! J’ai essayé de réfléchir sur les raisons qui peuvent pousser cet homme à trahir un homme qu’il reconnaît être extraordinaire. Il dit que La Rouërie est un homme doux, lettré, fin… Mais il est riche… Chévetel est un médecin de campagne et il ne peut pas accepter de ne pas être riche. Très tôt, il va prendre en grippe le marquis de La Rouërie, parce qu’il n’accepte pas que celui-ci soit riche. C’est l’envie. Le père de Chévetel est le médecin personnel de La Rouërie et il va entrer dans l’intimité de La Rouërie par hasard, parce qu’un jour son père ne peut pas aller au chevet de la femme de La Rouërie. Elle n’est pas moribonde, elle est dépressive, mais on rentre dans un processus incroyable. Cet homme lui fait croire qu’il est son ami, il va l’étudier et, plus il est proche, plus le marquis de La Rouërie va se confier à lui. C’est une trahison inouïe ». Ensuite, Chévetel prend conscience en 1792 du projet de La Rouërie : « On connaît parfaitement l’évolution de cette histoire, parce qu’il y a encore de nombreux écrits. Valentin Chévetel n’est pas animé par le moindre idéal, il s’en moque totalement. Il veut profiter du système pour s’enrichir et avoir les plus hautes fonctions. Cela va l’emmener très loin. Tout va basculer quelques jours avant Valmy, parce que La Rouërie vient voir Chévetel à Paris en lui disant que les alliés arrivent par l’Est et, dès qu’ils seront à un lieu-dit, tout l’Ouest va se soulever et ils pourront prendre en tenaille Paris. Ils pourront ensuite remettre le Roi sur le trône. Chévetel se précipite chez Danton, qui vient de s’emparer du ministère de la Justice, mais qui est aussi le gestionnaire du trésor royal. Danton envoi un délégué voir Brunswick, qui est ruiné par le jeu et les femmes, et il va négocier Valmy : « On va donner une apparence de bataille, mais on va te payer pour que tu fasses reculer tes troupes ». Brunswick accepte cela. C’est finalement Chévetel qui, en donnant cette information capitale à Danton, va être à l’origine de Valmy... » Dans le même temps, les Anglais veulent aider la résistance, or Chévetel est aussi au courant : « On a du mal à comprendre le rôle des Anglais. Dans un premier temps, ils vont profiter de la situation et ils vont même payer les grands leaders français pour accélérer la Révolution et abattre la puissance de la France. C’est de bonne guerre. Mais, rapidement, les Anglais vont comprendre que si la monarchie s’effondre, il va se mettre en place en France un système totalitaire qui va fracasser l’équilibre en Europe et dans le monde. En plus, ce système est absolument anti-monarchique. Dans un deuxième temps, ils vont essayer de réparer les dégâts qu’ils ont commis en finançant la contre-révolution. Mais il est trop tard. Le débarquement de Quiberon arrive trop tard : la partie est jouée, et le système jacobin s’est imposé par sa violence sur tout le continent ».
Avec cette histoire, le nom de Chévetel devrait être connu de tous les Bretons : « On m’a demandé de faire un article sur lui et je suis allé dans son village natal de Bazouges-la-Pérouse. J’ai été accueilli par une dame à qui j’ai posé cette question. Elle m’a regardé avec des grands yeux et m’a dit qu’elle ne connaissait absolument pas cet homme… Je demande à rencontrer un historien local, qui s’avère être en réunion avec le maire. Elle entre dans la Mairie pour voir les deux hommes et elle revient, blanche, en me disant : « C’est qui cet individu ? » Les deux hommes lui ont répondu : « Nous ne voulons jamais entendre parler de lui ». Dans le village, il y a une plaque sur toutes les maisons, or, la seule maison où il n’y a pas de plaque, c’est celle où habitait Chévetel… C’est le traître. Il a tellement bien trahi que, même tardivement, on n’a pas su ce qu’il avait fait ! Lorsque Chateaubriand écrit « Mémoires d’outre-tombe », il cite Chévetel positivement et il va falloir attendre l’entre-deux-guerres pour découvrir la réalité de ce qu’a fait cet homme. Je n’ai fait que reprendre les écrits et je suis allé tout vérifier dans les archives pour faire ce livre ».
Validez le formulaire ci-dessous
Tarif valable jusqu'au 28/02/2027 sous réserve de variation du taux de TVA.
L'Hebdo Bourse Plus sort un numéro double fin juillet et ne paraît pas en août.
Les paiements sur notre site sont sécurisés et traités par Stripe, un prestataire de paiement en ligne de confiance. Vos informations de paiement sont protégées par des protocoles de sécurité de pointe, garantissant une expérience d'achat sûre et sécurisée. Vos données sont protégées par le chiffrement TLS et la tokenisation. Stripe est certifié conforme aux normes de sécurité PCI DSS.