France cherche Europe désespérément.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

À l’approche des élections européennes, le livre « France cherche Europe désespérément » est sans doute le plus documenté qui vient de paraître, puisqu’il a été rédigé par un spécialiste du sujet. En effet, Pierre Ménat a été ambassadeur de France en Roumanie, en Pologne, en Tunisie et aux Pays-Bas, et il a été le conseiller de Jacques Chirac à l’Élysée sur les questions européennes. Ce diplomate de carrière a aussi été conseiller de deux ministres des affaires étrangères, Alain Juppé et Jean-Bernard Raimond, et directeur des affaires européennes au Quai d’Orsay. Le fond du problème, c’est que les Français ne comprennent pas l’Europe. En fait, ils ont envie que cette Europe soit conforme à leur vision de notre pays : « La France a été à l’origine du projet européen et, avec le général de Gaulle, elle a construit une Europe qui était à son image, en tenant compte des autres partenaires évidemment. Mais nous n’étions que six et, pendant très longtemps, cette Europe a été conforme aux attentes des Français, grâce à la politique agricole commune qui a été pendant très longtemps la seule politique européenne.

Progressivement, les choses ont changé, pour plusieurs raisons : d’abord, par l’effet du nombre, puisque nous sommes passés de 6 à 28 membres, en comptant encore le Royaume-Uni, aussi, parce que la principale politique régionale de cohésion bénéficie en priorité aux pays les moins prospères, enfin, en raison du facteur linguistique, puisque l’anglais va rester la langue de travail principal de l’Europe ». Pourquoi cet abandon progressif de la francophonie ? Pierre Ménat indique que jusque dans les années 90, la plupart des interlocuteurs des autres pays s’exprimaient en français. Toutefois, cela a commencé à changer avec l’élargissement de 1995 et l’entrée de l’Autriche, la Suède et la Finlande. Puis les choses ont basculé avec le grand élargissement des années 2000. Dans ces pays, il y a une absence de connaissance du français et l’on a vu arriver à Bruxelles des diplomates qui ne comprenaient pas le français. En plus, pour des raisons budgétaires, on a multiplié les réunions sans interprètes, parce qu’avec tous ces États membres le service d’interprétation commençait à coûter très cher. En pratique, la langue de travail est devenue l’anglais… »

Alors, comment faire repartir le projet européen ? D’abord, il faudrait retrouver notre âme, souligne Pierre Ménat : « Quand on regarde les idées des pères fondateurs, certains étaient plus fédéralistes, d’autres plus souverainistes, mais le projet européen comportait plusieurs dimensions et une très forte ambition, non seulement économique, mais aussi politique. Ce projet s’est heurté aux objections de nos partenaires dont la plupart ne conçoivent pas la politique étrangère sans une certaine dépendance vis-à-vis des États-Unis. Aujourd’hui, c’est probablement l’une des pistes de relance, puisque nous constatons que les États-Unis se désintéressent de la cause européenne. Ils veulent toujours avoir un rôle de direction, mais ils veulent moins s’impliquer, puisque nous sommes dans un monde où des grandes puissances, comme la Russie ou la Chine, se sont renforcées. L’âme européenne, ce serait de constituer une puissance globale qui aurait tous les attributs de la puissance, mais c’est un long chemin… » Comment retrouver son âme, alors que les stratégies des États sont différentes ? Il suffit de se souvenir de la position de la France au moment de la deuxième guerre du Golfe : « Tous les mécanismes ne remplacent pas l’accord politique et, dans cette affaire, nous avions une majorité de pays européens qui se sont alignés sur Washington, mais cet épisode peut donner lieu à réflexion, y compris chez nos partenaires. Cette affaire de l’Irak a bouleversé profondément la donne stratégique. Je suis peut-être un peu trop optimiste, mais je pense que si l’on relançait un tel projet aujourd’hui, nous aurions un peu plus de cohérence. En plus, nous sommes dans un domaine où nous pourrons mobiliser que ceux qui le souhaitent… »

Autre thème d’actualité, qui fait l’objet de nombreuses polémiques et fausses nouvelles, c’est la question de l’abandon par la France de son siège permanent au Conseil de sécurité pour en faire un siège européen. Pierre Ménat aborde ce sujet dans cet ouvrage et il nous explique pourquoi il estime que ce siège ne sera pas remis en cause : « La première raison, c’est que pour être membre des Nations Unies, il faut être un État, or l’Union européenne n’est pas un État. Deuxièmement, notre siège de membre permanent est fixé par la charte de l’ONU et, pour modifier cette situation, il faudrait changer la charte des Nations Unies, ce qui est une procédure très lourde. En plus, cela nécessiterait l’accord de tous les membres permanents du Conseil de sécurité. Donc, c’est une utopie à ce stade. Maintenant, si un jour l’Union européenne avait une politique étrangère, elle pourrait considérer que la France est en quelque sorte son porte-parole en tant que membre permanent ».

Pierre Ménat revient sur l’origine de ce débat, qui avait été lancé il y a une vingtaine d’années par quelques pays : « Le chancelier Kohl a changé son fusil d’épaule en présentant la candidature de l’Allemagne pour un siège de membre permanent. L’Allemagne est un État, c’est un grand pays. Aujourd’hui, il y aurait un sens à attribuer un siège à l’Allemagne, cela nous aiderait aussi, puisque nous sommes face aux États-Unis, à la Russie, à la Chine et au Royaume-Uni. Cependant, il faut quand même modifier la charte. Une discussion est en cours depuis 1995 et il faut la majorité des deux tiers, mais ce ne sera pas possible puisqu’il y a d’autres pays qui sont candidats, comme le Brésil ou l’Inde… La Chine n’a évidemment pas du tout envie que l’Inde devienne membre permanent. L’Argentine ne voit pas pourquoi le Brésil serait un membre permanent… Il y a aussi la question du Japon. Je ne dis pas que c’est impossible, mais c’est très difficile ».

Dans son histoire de l’Europe, Pierre Ménat compare la fondation de l’union européenne à un mariage : « C’est le début qui marque à jamais le devenir de l’Union… » Or, si l’on était amoureux au début, c’est en vivant ensemble que l’on ne s’entend plus : « On a lancé ce mariage à six à cause de la Seconde Guerre mondiale et, tout de suite après la guerre, pour traiter les problèmes de la reconstruction et de la remise à niveau de l’Allemagne, qui était de l’intérêt collectif, on a décidé de faire ce choix européen. Il y a eu quelques tentatives qui ont échoué et, ensuite, il y a eu le Traité de Rome, qui était essentiellement une organisation économique, mais qui a été revisité par le général de Gaulle, qui a imposé par exemple une politique agricole commune. Les premiers problèmes sont arrivés avec l’élargissement au Royaume-Uni puisque nous avons eu un partenaire qui, aussitôt entré, a commencé à discuter, à dire qu’il n’était pas content et que beaucoup de choses n’allaient pas. Il a demandé de l’argent et des dérogations. Et cela a continué jusqu’au Brexit…

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