Cinq femmes
LITTÉRATURE
Gilles Cosson est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages, souvent à dimension historique, dans lesquels il se penche sur la cruauté et le matérialisme du monde d’aujourd’hui. Dans son dernier roman, il raconte l’histoire d’un brillant architecte, foudroyé par un AVC, qui s’interroge au seuil de la mort. Cinq femmes défilent dans sa mémoire, ombres tantôt pleines de fougue et d’ardeur, tantôt amères et anéanties. Un livre qui amène une réflexion sur une vie pleine d’illusions et sur les rapports que peuvent avoir les hommes avec les femmes… Dans sa première vie, Gilles Cosson a été membre du directoire de Paribas en charge des participations industrielles et président de Poliet (Point P, Lapeyre…). Puis il a tout abandonné pour partir seul dans les déserts et les montagnes du globe. Il a ainsi traversé à pied l’Himalaya, l’Alaska, le Hoggar, les Andes, l’Islande et la Turquie.
Le thème pourrait sembler dépassé, mais on constate que la jeunesse recherche aujourd’hui une vie de couple plus stable en s’éloignant de la frivolité des années 70, 80 et 90. Les études indiquent même que les jeunes ont une vie sexuelle beaucoup moins intense que leurs prédécesseurs : « Ce sont des problèmes sociaux éternels qui se posent avec une particulière acuité dans notre société de l’immédiateté. Un homme, qui est un brillant architecte, est frappé par un AVC foudroyant et il se retrouve brusquement projeté dans le temps long, le temps de la réflexion, qui n’existe presque plus lorsque l’on est soumis à l’Internet et aux opinions continues. C’est vrai, beaucoup de jeunes ressentent ce vide existentiel, ils n’ont plus la possibilité d’avoir un temps long et c’est quelque chose qu’ils regrettent. » Cet architecte croit au grand amour, mais il se marie avec une grande avocate, comme s’il s’agissait d’un plan de carrière car « dans le milieu dans lequel il vit, il doit prouver qu’il est vraiment remarquable. On a tendance à chercher une femme qui n’est pas simplement décorative, mais qui assure un appui intellectuel supplémentaire ».
Mais un jour, il tombe amoureux de sa belle-sœur : « Il est jeune, moins d’une quarantaine d’années, il est dans un chemin où se présentent beaucoup de femmes et il y en a une qui a le malheur de passer très près de lui, mais qui lui est aussi très proche par les relations familiales. C’est une charmante belle-sœur de 17 ans qui débarque chez lui pour garder les enfants. Or, cette belle-sœur est en même temps une très jolie femme. La tentation est vraiment très forte. Le pire, c’est qu’elle n’est pas opposée à l’idée de voir ce séduisant beau-frère lui présenter ses hommages sous diverses formes ».
Une phrase prend tout son sens à ce moment-là : « Seule la possibilité de tout perdre donne à l’existence son véritable sens, celui d’une victoire toujours menacée ». Gilles Cosson souligne que « c’est quelque chose que j’ai bien connu dans ma carrière, qui était intéressante, stressante et tournée vers le monde des affaires. À un moment, il fallait absolument que je me retrouve de temps en temps devant les problèmes simples de l’existence, comme le froid, la faim, la fatigue ou même la mort... Quand je suis allé dans l’Himalaya, à quatre reprises, j’ai vécu pendant 15 jours à plus de 4700 mètres. J’ai passé plusieurs cols à plus de 5000 mètres, dans des tourmentes de neige, c’est extraordinaire. Une satisfaction d’un autre ordre prend possession de vous et vous vous sentez vraiment vivre, parce qu’il y a des risques permanents. J’ai connu des jeunes Américains de 35 ans, je leur ai donné un coup de main pour monter leurs tentes, alors que j’avais une cinquantaine d’années à l’époque. J’ai projeté sur mon architecte ce que je ressentais moi-même. C’est quelque chose de cardinal pour se remettre en question et se sentir pleinement vivre, il faut prendre des risques et c’est assez masculin... »
D’ailleurs, c’est aussi quelque chose que l’on observe dans l’entreprise avec, parfois, une PME au bord de la faillite, et, lorsque l’on croit que l’on a tout perdu, une bonne impulsion arrive… C’est le rockeur ivre mort et drogué, sur le point de mourir, qui compose un tube à cinq heures du matin et qui vend ensuite des millions d’albums : « C’est le fameux coup de pied que l’on donne quand on est au fond pour remonter et c’est quelque chose que l’on observe dans tous les métiers. Il y a un moment où l’on approche le fond, pour mieux rebondir et se sentir vivant après ».
Dans son livre, Gilles Cosson décrit bien ce ressort qui est le balancement entre la beauté et la grâce, parce que sa belle-sœur est très jolie, c’est une multiple splendeur... Mais, en même temps, il se rend bien compte qu’il se dirige vers des horizons très dangereux. Quand il se retrouve au fond de son lit, dans la douleur, il prend conscience qu’il a eu à la fois un très bon moment, mais qu’il a aussi cassé quelque chose. Le livre est très pudique, alors que l’on sait bien que lorsque l’on arrive à un certain degré de pouvoir, la libido augmente très rapidement : « J’ai fréquenté beaucoup de gens de pouvoir dans ma carrière et le pouvoir surexcite la libido… C’est un phénomène qui remonte très loin, puisque Jules César avait beaucoup de maîtresses. Le fait d’avoir du pouvoir sur beaucoup d’hommes et de femmes donne probablement une envie de prouver que l’on est également très performant dans le domaine sexuel... Aujourd’hui, dans la politique, le cinéma ou la littérature, les divorces sont légion… Il y a cette célèbre formule : « Si vous avez quelque chose à demander, adressez-vous à un homme très occupé, les autres n’ont pas le temps… » Dans le domaine sexuel, c’est un peu pareil. Je crois que les femmes sentent très bien un appel qui provient d’un homme complet, c’est-à-dire un homme pas trop moche et qui a du pouvoir. On dit souvent aussi cela des femmes ». Il évoque aussi dans ces portraits de femmes, cet amour d’enfance que l’on tente de reconquérir à un certain moment… Notre héros a perdu de vue cette femme pendant des années, or, il apprend qu’elle est conseillère municipale dans une ville de province. Il dîne avec elle à Paris un soir et il lui propose de tout quitter du jour au lendemain : « Je pense que cela se produit plus souvent qu’on ne l’imagine. Récemment, j’étais avec une psychanalyste dans une émission de radio et elle expliquait que pour beaucoup d’hommes, le premier amour ne s’effaçait jamais. Il était rejeté dans les ténèbres par la vie qui passe, mais il ne s’effaçait jamais. Cet architecte porte ce regret et, à 40 ans, il a l’espoir de réussir ce qu’il n’avait pas réussi quand il en avait 18. Mon homme se rend compte qu’il a peut-être laissé passer quelque chose d’unique. Il retrouve cette femme et il lui dit : « Casse tout, viens avec moi et on repart à zéro ». Évidemment, cela ne peut pas marcher... Mais c’est un hommage que je rends aux femmes : elles comprennent mieux la vie que nous ! D’abord, parce qu’elles donnent la vie, elles voient l’enfant devenir un homme et elles ont une conscience bien plus aiguë de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas, des choses essentielles de la vie, ou des choses qui sont du domaine du mythe ou de l’instant qui passe. Très souvent, elles représentent pour un homme un rappel aux choses capitales. Alors qu’il est toujours prêt à aller se promener à droite ou à gauche, elles sont tout à fait capables d’avoir un amour très profond mais, en même temps, elles sentent mieux ce qui est essentiel. On ne casse pas brutalement quelque chose le temps d’un dîner, cela ne tient pas la route. Mais c’est une prise de risque assez masculine... »
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