Le désastre des toxicomanies en France

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Nous évoquons cette semaine le désastre des toxicomanies en France, un sujet qui va passionner de nombreux lecteurs de L’Hebdo-Bourseplus. Jean Costentin est docteur en médecine, pharmacien, docteur ès sciences et professeur émérite de pharmacologie à la Faculté de médecine et pharmacie de Rouen. Il a dirigé pendant 24 ans une unité de recherche associée au CNRS centrée sur la neurobiologie et la psychopharmacologie. Il promeut la devise du Centre national de prévention, d’études et de recherches sur les toxicomanies (CNPERT) qu’il préside : « S’il est important de nous préoccuper de l’état de la planète que nous léguerons à nos enfants, il l’est plus encore de nous préoccuper de l’état des enfants que nous léguerons à notre planète ».

Une étude récente indique que 70% des jeunes reconnaissent avoir consommé de la drogue, certains uniquement le temps d’une soirée, d’autres d’une manière plus régulière. Peut-on considérer que, pour la plupart, ce sera une expérience sans lendemain, ou doit-on craindre que cela ne constitue le début d’un processus d’addiction pour une majorité d’entre eux ? Jean Costentin souligne que « l’expérimentation n’est évidemment pas un drame en soi, mais c’est une prise de risque car nul ne se connaît tant qu’il n’a pas essayé et cela peut l’amener à y renoncer à tout jamais, ou à devenir un usager très erratique, ou bien à être accroché très vite. Il y a des drogues, comme la cocaïne, qui accrochent très vite car deux ou trois usages peuvent se transformer en une dépendance dont on est incapable de se débarrasser. Le cannabis est la première drogue illicite qui apparaît sur la liste et il faut savoir que 20% de ceux qui l’essaient vont s’y accrocher et deviendront dépendants. Mais regardons aussi cette drogue licite qu’est le tabac, qui a pris 13 millions de nos concitoyens dans les mailles de son filet. Le tabac est à l’origine de 79 000 morts chaque année, c’est-à-dire 216 morts par jour ».

En effet, il indique que le tabac doit-être considéré comme une drogue : « Ce n’est pas parce qu’elle est licite que ce n’est pas une drogue. Un sujet qui consomme du tabac devient accro et perd toute indépendance vis-à-vis de sa capacité d’en prendre ou non. Il y a des usages de l’alcool qui en font une drogue et même une drogue très dure. Si un sujet alcoolique - cela concerne un million de personnes en France - veut arrêter subitement sa consommation d’alcool, ses jours seront en danger. Relisez Zola, Gervaise, Coupeau, l’alambic... Le jour où il est incarcéré, n’ayant plus son alcool, il fait un delirium tremens dont il va mourir. Il y a des usages de l’alcool qui en font une drogue très dure et, si le sujet arrête brutalement sa consommation, par le jeu de crises d’épilepsie qui se soudent les unes aux autres, on en arrive à mourir. C’est pour cela que l’arrêt de l’alcool doit être géré en milieu hospitalier ».

Dans son livre, le professeur Costentin apporte la preuve que le comportement des usagers de cannabis change progressivement, que leur manière de raisonner n’est plus la même et eu cela a des conséquences sur leur vie professionnelle : « Les jeunes Français sont les premiers consommateurs de cannabis dans l’Union européenne. C’est grave, parce qu’il y a une toxicité physique qui n’est pas négligeable. Pourquoi la France, qui est parmi le pays au monde qui consacre le plus de moyens à l’éducation de ses enfants, est-elle très mal payée en retour lors des concours internationaux comme le classement Pisa ? J’affirme que si l’on parvenait à éradiquer le cannabis de tout l’espace éducatif, mécaniquement, nous gagnerons au moins 15 rangs au classement Pisa, où nous sommes actuellement vingt-sixième... Le cannabis est un très grand perturbateur de la faculté d’apprendre et de retenir. On dira la même chose pour l’alcool et il n’est pas facile d’apprendre lorsque l’on est dans un état d’imprégnation alcoolique. Quand on a bu de l’alcool, l’alcool disparaît en quelques heures. Or, lorsque l’on fume du cannabis, il faut des jours et des jours pour que son effet disparaisse. Même chez un consommateur régulier de cannabis, lorsqu’il arrête subitement sa consommation, on en retrouve encore au bout de huit semaines dans ses urines. Le cannabis est une drogue longue qui s’accumule pendant des semaines dans les graisses de l’organisme et du cerveau, qui est un organe extrêmement riche en graisses ».

L’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies vient d’adresser un carton rouge à la France pour l’absence criante de toute pédagogie à cet égard : « Le seul débat, c’est sur la dépénalisation ! Avant d’aborder ce genre de questions, il faudrait peut-être armer les jeunes Français et leurs parents, la société civile dans son ensemble, sur les méfaits de cette drogue. On engage un débat sur la légalisation, alors que l’on n’a pas encore posé les problèmes de la dangerosité ! Il y a un pays qui est exemplaire à cet égard, c’est la Suède, qui a découvert les méfaits du cannabis dans les années 70 et qui montre sa responsabilité dans cette pathologie psychiatrique majeure et irréversible qu’est la schizophrénie. Face à cela, la Suède s’est dotée d’une législation, qui est aussi sévère que la nôtre. Mais, la différence, c’est qu’elle est respectée. En France, cette loi n’a pas été justifiée, alors qu’une loi a besoin d’une justification. Là où il y a une pédagogie, il y a la possibilité d’agir, mais cette pédagogie n’existe pas en France ».

Évoquons maintenant la cocaïne, la drogue des puissants et des riches, celle des avocats, celle des politiques, celle des artistes… Comment peut-on concilier l’exercice de très hautes fonctions avec la consommation de cocaïne ? Jean Costentin maitrise les questions liées à cet engrenage : « À un certain âge, on a besoin d’une façon quasi quotidienne de la cocaïne et il est tout à fait inquiétant d’imaginer les perturbations psychiques que cela peut engendrer. Cette cocaïne est de plus en plus inquiétante. Les pays de la Cordillère des Andes ont une production croissante, l’Amérique est en train de mieux étanchéifier ses frontières et cette drogue part maintenant vers l’Afrique, elle nous arrive avec une abondance redoublée. Il y a une forme de cocaïne qui n’est plus le chlorhydrate qui se sniffe, qui se boit ou qui s’injecte, mais qui se fume : c’est le crack, qui coûte moins cher et qui met cette cocaïne à la portée des gamins. Dans ma région de Rouen, un addictologue suit une cohorte de 50 gamins de 12 à 15 ans qui se sont déjà fait piéger avec du crack. Ce crack arrive au niveau du poumon, passe rapidement dans le sang, arrive au cerveau et déclenche une forme de shoot qui ressemble à ce que ressent celui qui s’injecte de l’héroïne par voie intraveineuse. Cette cocaïne est devenue moins chère et celui qui essaie deux à trois fois le crack peut être irrémédiablement prisonnier de cette drogue. Actuellement, nous ne disposons d’aucun moyen de faire rompre un sujet dépendant à la cocaïne ».

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