Pardonner l’irréparable.
LITTÉRATURE
Stéphane Jacquot a été conseiller de Nicolas Sarkozy, secrétaire national au sein des Républicains, et il a rejoint Alain Juppé lors de sa campagne pour les primaires à droite. Ensuite, il a adhéré à En Marche ! pour soutenir Emmanuel Macron. Avec lui, nous parlons de la justice car il vient de publier un livre intitulé « Pardonner l’irréparable ».
L’auteur a puisé dans le drame de l’assassinat d’une personne très proche les raisons de son engagement politique en faveur d’une justice réparatrice pour les victimes et pour les agresseurs : « C’est un livre témoignage. Je n’avais aucune prédisposition à devenir juriste ou à traiter des questions de justice, si je n’avais pas été touché par un assassinat très jeune. J’ai perdu mon père et ma mère, et j’ai ensuite perdu ma mère adoptive dans un assassinat. Lorsque l’affaire a été jugée, après la condamnation, on est rentré chez nous, l’auteur du crime a été incarcéré, et il ne s’est plus rien passé. Il manquait une réponse fondamentale à cette question du pourquoi du passage à l’acte. On parle toujours du comment, mais jamais du pourquoi, alors que c’est une question obsédante pour les victimes. Cela touche aussi un aspect important de notre système judiciaire, qui n’a pas de statut pour les victimes. En parlant de mon expérience, j’explique qu’il manque une place réelle pour les victimes. Il y a évidemment des associations d’aide aux victimes mais, après le procès, il n’y a plus d’accompagnement. On se retrouve dans des détresses humaines et psychologiques. J’ai une proposition qui est assez simple, qui est de demander à l’auteur des faits de faire une lettre de reconnaissance à la victime dans laquelle il expliquerait les raisons du passage à l’acte. Cela permettrait à l’auteur d’être confronté à son passage à l’acte et de prendre conscience de la portée de son geste. Pour la famille de la victime, c’est aussi un moyen d’avoir des réponses. Il ne s’agit pas de lire obligatoirement cette lettre, mais de l’insérer dans le dossier pénal pour avoir des réponses sur le pourquoi du passage à l’acte. Cela peut paraître très étrange, mais c’est nécessaire pour une victime d’avoir ce lien avec l’auteur du crime pour être apaisée ».
Pourtant, on intègre déjà ce concept de justice réparatrice dans la loi Taubira : « Aujourd’hui on ne peut pas dire que la justice réparatrice est automatique, on ne peut pas la généraliser à toutes les situations, mais elle existe dans notre dispositif pénal ». Alors, pourquoi demander de rédiger une lettre pour expliquer les raisons, si elles sont déjà connues ? En effet, on arrive souvent à identifier les raisons d’un meurtre, on y retrouve assez fréquemment une affaire d’argent ou des motifs d’ordre sentimental, donc on dispose d’éléments pour tenter de comprendre le pourquoi de l’acte. Stéphane Jacquot précise sa pensée : « Dans l’affaire qui me concerne, l’auteur du crime, en l’occurrence une femme, a donné une autre version que celle qu’elle avait donnée au moment de l’instruction et au moment du procès. Le fait qu’elle ait menti une deuxième fois, puis une troisième fois, nous a amenés à nous interroger sur le fait qu’il pourrait y avoir une nouvelle version. Au moment du procès, il y a l’enjeu de la peine et on ne va pas forcément être sincère, parfois sous l’influence de l’avocat, on ne va pas forcément dire toute la vérité. Il y a un tel enjeu dans le procès que, parfois, l’auteur ne va pas être sincère. La justice réparatrice arrive après la décision de justice, on n’est plus dans l’enjeu de la peine, donc il y a des choses qui peuvent être dites ou écrites et qui n’entrent plus dans le cadre de la condamnation ».
Ce livre poursuit deux objectifs. Le premier est de proposer des solutions pour améliorer la chaîne pénale entravée en France par la lenteur de l’exécution des peines et par une surpopulation carcérale inopérante. Le second consiste à équiper notre pays d’une réponse efficace aux transgressions par davantage de prévention dans les méthodes de la police. La vie d’un homme ne doit pas se résumer à ses méfaits. Il peut devenir meilleur, si l’on veut bien lui accorder une seconde chance à travers le pardon. Stéphane Jacquot revient sur son parcours : « J’ai commencé ma carrière professionnelle comme conseiller principal d’éducation dans un lycée et, lorsque des élèves se battaient entre eux, il m’arrivait de les prendre dans mon bureau et de les confronter. Celui qui avait agressé regardait son agresseur en état post-traumatique en se disant qu’il pourrait être dans la même situation. C’est en cela que la justice réparatrice a du sens, parce que l’on fait appel à l’empathie. On se met à la place de l’autre et cela engendre une prise de conscience qui peut être un facteur de lutte contre une récidive. Dans des pays qui pratiquent la justice réparatrice depuis très longtemps, comme le Canada ou la Belgique, il y a des effets concrets sur les taux de récidive, qui diminuent parce que l’on a provoqué une prise de conscience chez les auteurs ».
Stéphane Jacquot plaide aussi en faveur de l’écoute vis-à-vis des agresseurs : « Pour des délits moindres, il faut aller vers des mécanismes de réparation, comme le travail d’intérêt général. Une personne qui a commis un accident de la route très grave n’a peut-être pas sa place en prison et on devrait plutôt l’envoyer faire un travail d’intérêt général auprès des accidentés de la route dans un hôpital. Il faut se préoccuper de la surpopulation carcérale en France, avec 70 000 détenus pour 60 000 places : cela veut dire qu’il y a 10 000 personnes en prison en surpopulation carcérale et 1500 personnes qui dorment sur des matelas. Une personne va forcément ressortir avec davantage de haine, la prison va avoir un effet boule de neige, cela va accentuer le fait criminel. À l’inverse, si l’on a des alternatives à l’emprisonnement, ce sera beaucoup plus efficace. La personne effectuera une peine en lien direct avec son infraction, à travers un travail d’intérêt général, un casseur devra être condamné à réparer ce qu’il a cassé, cela aura plus de sens que de l’envoyer en prison qui sera en quelque sorte l’école du crime. C’est un point de vue que je défends après avoir été victime. Une victime a deux possibilités. Elle peut sombrer dans la haine et aller vers les extrémités, en pensant que la peine de mort est une solution, ou alors elle peut décider d’aller sur le chemin de la résilience, en essayant de changer les choses. Par exemple, je publie le témoignage de Caroline Langlade, une victime du Bataclan, qui explique que pour elle cela a été une solution de pardonner, plutôt que de rentrer dans un processus de haine. Je publie aussi le témoignage de Jean-Marie Bigard, l’humoriste, qui a malheureusement perdu son père dans un assassinat. Il a pardonné à l’assassin de son père et il explique en quoi cela a été libérateur de pardonner. C’était comme se libérer d’un sac à dos bien lourd et d’avancer. Il y a quelque chose qui nous rapproche de la justice réparatrice dans tout cela. En changeant son regard, on se sent évidemment plus léger et l’on avance en étant apaisé. C’est aussi l’idéal de chacun que de vivre dans un climat apaisé dans notre société, plutôt que dans un climat de haine, et c’est la raison pour laquelle j’ai décidé de m’engager pour une justice différente. Lorsque j’étais conseiller de Nicolas Sarkozy, j’ai eu du mal à faire passer ce message parce qu’il y avait dans son entourage des cadres politiques, comme Éric Ciotti, qui étaient plutôt pour un durcissement des peines, sans se rendre compte des effets négatifs que cela avait sur une société ».
Maintenant, il est difficile de généraliser : « En France, on ne fait pas de criminologie, mais il s’agit simplement d’avoir une approche personnelle de l’infraction, c’est-à-dire comprendre pourquoi la personne est devenue un criminel. Je crois beaucoup en l’accompagnement. J’évoque aussi la sortie sèche de prison qui entraîne la récidive. Les visiteurs font un travail remarquable, mais lorsque la personne sort de prison, ils ne peuvent plus l’accompagner. Je suis persuadé que si des visiteurs de prison accompagnaient ces personnes à leur sortie, cela aiderait à ne pas récidiver. Il y a une détresse lorsque les gens sortent de prison, ils sont oubliés par leurs familles, oubliés par leurs amis, il n’y a pas de point de rendez-vous, il n’y a rien. C’est ce qui va favoriser une récidive, parce qu’il n’y a pas d’autres solutions. Donc, dans l’exécution des peines, il faut renforcer cet accompagnement, car il ne faut pas oublier que la rééducation d’une personne est le rôle premier d’une prison ». En résumé, l’auteur défend une conviction forte irriguée par sa foi chrétienne et une certaine idée de la République : « Celle incarnée par un Victor Hugo s’interdisant de désespérer de la capacité d’un criminel à se racheter. »
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