Gilets jaunes : vers une démocratie réelle ?
LITTÉRATURE
Maxime Thiébaut est doctorant en droit et collaborateur législatif au Sénat. Officier de la réserve opérationnelle de la Gendarmerie nationale, il enseigne le droit constitutionnel et administratif à la faculté de Bourgogne. C’est un ancien militant puisqu’il a été membre du bureau politique de Debout la France, avant d’être le numéro 2 des Patriotes de Florian Philippot. Mais en juin 2018, il a démissionné de toutes ses fonctions politiques pour se consacrer à son avenir professionnel. Il analyse le mouvement des Gilets jaunes après plusieurs semaines d’immersion dans différentes manifestations et il souligne que nous sommes au cœur d’une crise très grave : « Nous sommes arrivés à une crise institutionnelle, parce qu’il y a une crise de confiance des Français envers leurs institutions. Les Gilets jaunes, c’est un thermomètre ! On a vu jusqu’à 75 % des Français soutenir cette colère et il faut l’entendre, parce que les Français demandent davantage de démocratie. Pas une démocratie de communication, pas une démocratie où l’on fait semblant d’écouter les gens, alors qu’en réalité on mène une campagne européenne déguisée. Les gens attendent un mariage de la démocratie représentative avec la démocratie directe ».
Maxime Thiébaut défend le principe de la proportionnelle et il propose même de présenter aux suffrages des candidats qui seraient tirés au sort sur la base du volontariat : « La Ve République a été très bien construite, elle donne une majorité à l’Assemblée nationale au chef de l’État, c’est très bien, mais le problème c’est que l’opposition n’est pas diversifiée. On a donc une sorte de bipolarisation politique, par le scrutin majoritaire à deux tours, alors que l’on pourrait avoir au sein de l’opposition une grosse représentation de l’ensemble des formations politiques dites crédibles. Si un parti politique fait 1 ou 2 % à l’élection présidentielle, il devrait avoir quelques députés à l’Assemblée nationale, cela permettrait de faire vivre l’opposition sans toucher à la majorité qui doit permettre au pays de fonctionner. Dans cette opposition, il faut aussi ouvrir quelques sièges aux Français en ayant 18 députés tirés au sort sur la base d’une liste de volontaires, afin de faire respirer nos institutions. Il faudrait faire cela dans toutes les assemblées électives de France afin que, à chaque échelon, il puisse y avoir des citoyens tirés au sort sur une base de volontaires, avec aussi des élus de petites formations politiques ».
L’instauration de la proportionnelle constituerait une avancée majeure selon Maxime Thiébaut, qui évoque son propre exemple d’ancien candidat : « Aux élections régionales de 2015, j’étais la plus jeune tête de liste de France. J’ai fait 5,2 % en Bourgogne Franche-Comté. Je n’ai pas été élu conseiller régional, alors que dans un pays comme l’Allemagne, ainsi que dans plusieurs autres pays européens, j’aurais été élu. Ce n’est pas normal. Une formation politique qui dépasse un score honorable (5 %, ce n’est pas rien dans notre démocratie) doit avoir des représentants. La mécanique est faite de manière que l’on veut bipolariser la vie politique et l’on empêche parfois les idées de respirer. Cela changerait les choses, parce que cela forcerait les partis politiques à vraiment travailler sur le plan idéologique. Aujourd’hui, ce sont plutôt des guerres d’écuries, alors que si l’on permettait une grosse représentation des différentes formations politiques - c’est-à-dire à partir du moment où elles représentent un minimum de Français - elles auraient des outils pour s’exprimer et faire vivre le jeu des idées ». Le constat essentiel qui ressort de cet ouvrage, c’est que les Français ne se sentent plus représentés : « On ne comprend pas l’essentiel des propositions des Gilets jaunes, parce qu’il n’y a pas de représentants des Gilets jaunes. C’est une identification sociale à une colère qui ne veut dire qu’une seule chose : on en a marre d’être dépossédés du pouvoir et la démocratie. C’est aux politiques, aux gens qui se présentent aux élections, de venir avec des programmes en réponse. Après, c’est aux citoyens de voter pour les partis politiques qui représentent des idées différentes. Ce qui est regrettable, c’est que le président de la République ne porte pas le sujet sur le plan constitutionnel, en proposant davantage de proportionnelle ou en mettant en place le référendum d’initiative citoyenne. Au lieu de faire cela, il nous enferme sur des petits sujets de société en évitant de se consacrer à l’essentiel. C’est une manière de noyer le poisson ».
Ainsi, poursuit-il, « je propose une réforme totale de nos institutions, non pas pour casser la Ve République, mais pour la terminer et diversifier l’opposition en France ». Sur la question du tirage au sort, il déclare : « On pourrait très bien avoir des gens totalement nuls, c’est le jeu, mais on pourrait aussi avoir des gens vraiment très compétents et qui apparaîtraient comme des leaders. Je pense que les Français retrouveraient confiance dans leurs institutions ». Le grand sujet, c’est évidemment le RIC (Référendum d’initiative citoyenne). Or, sur ce point, Maxime Thiébaut se montre plus circonspect : « Le RIC, c’est bien beau, mais pour faire quoi ? Est-ce que l’on va permettre à un RIC de modifier la Constitution, de modifier nos lois, ou de virer des élus ? »
Au final, Maxime Thiébaut estime que « cette crise de confiance vient aussi du fait de l’absence de pouvoir de l’État français. Il y a le droit européen qui est supérieur au droit national, il y a aussi les questions internes avec des grands monopoles publics, comme les autoroutes ou certains aéroports, qui ont été privatisés. C’est un véritable problème. En reprenant le pouvoir, à l’intérieur, mais aussi vis-à-vis de l’extérieur, et en démocratisant nos institutions, je suis convaincu que l’on peut répondre et faire baisser le thermomètre de la colère. La France est malade et il faut répondre à ses revendications les plus profondes ». Il ajoute que « ce sentiment de dépossession conduit à ce que l’action politique ne se fasse plus en faveur de 90 % des Français, mais en faveur des 10 % les plus riches, particulièrement les ultra riches, et cela dépasse le clivage gauche droite, cela dépasse la politique, c’est une privation du pouvoir politique. Par exemple, Aéroports de Paris, l’une des plus grandes propriétés de la nation française, va peut-être être vendue à des intérêts privés étrangers et c’est un vrai problème. L’aéroport de Toulouse a été vendu à des Chinois qui s’en sont servis pour servir l’État chinois. Tout cela a des conséquences sur le pouvoir d’achat des Français ». Dans son analyse de la révolte des Gilets jaunes, on retrouve ce même discours sur la crise de confiance et sur la politique fiscale et économique, qui ne bénéficie qu’aux « très riches ». Maxime Thiébaut considère que la France ne doit pas faire une politique de « dumping fiscal ». Mais un tel raisonnement n’est-t-il pas dépassé avec la mondialisation ? Sur ce point, Maxime Thiébaut, comme la plupart des Gilets jaunes, s’imagine être en mesure de changer le monde…
L’entretien avec l’auteur, comme la lecture de son livre, permet de constater qu’il produit une analyse intéressante sur la démocratie et la réforme des institutions. Toutefois, sur le plan économique, il y a malheureusement encore beaucoup d’idéologie…
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