Demain la dictature

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Le mot dictature revient souvent dans les conversations, surtout en ce moment avec la crise des Gilets jaunes… Certains qualifient Emmanuel Macron de dictateur, d’autres estiment que la France ne pourra se relever qu’à travers une dictature, mais beaucoup de gens emploient ce terme sans réellement connaître sa signification et l’on a aussi tendance à confondre la dictature avec la tyrannie. L’écrivain Jean Tulard, de l’Académie des Sciences morales et politiques, signe comme suit la préface du dernier livre de Philippe Bornet : « Le dictateur est donc un sauveur, à l’inverse du tyran qui, arrivé au pouvoir dans le sang, gouverne selon son bon plaisir, sans autre légitimation que la force. Napoléon ouvre la voie aux dictateurs du XIXème et XXème siècles. Philippe Bornet analyse l’arrivée au pouvoir de ces dictateurs, l’essence de ce pouvoir, le contrat passé avec le peuple et la fin du dictateur : retourner à sa charrue en méprisant les honneurs, pérenniser ce pouvoir sous la forme d’une dynastie, ou se reposer sur ses lauriers dans la retraite ». Philippe Bornet est écrivain et historien du futur et il rappelle que peu de gens savent ce qu’est réellement une dictature et ils la confondent souvent avec la tyrannie : « La tyrannie est quelque chose de tout à fait différent : c’est l’utilisation de la force pure. Le dictateur, c’est le gentil de l’histoire, ce n’est pas le méchant. Le dictateur est l’héritier d’une vieille magistrature romaine. Il s’agissait de concentrer tous les pouvoirs pendant une période de six mois pour surmonter une situation particulièrement périlleuse pour la cité. À partir de là, dès la fin de la République romaine, on a eu une évolution de la dictature qui s’est transformée en dictature constituante avec possibilité de réformer l’État. En France, nous avons eu quatre Républiques : chaque fois, il y a eu un dictateur qui a sifflé la fin de la récréation et qui a réformé l’État : les deux Bonaparte, Pétain, et de Gaulle ».

Comment qualifier la dictature ? Premier point, tout paraît légal, car tout est voté... On confère toujours une apparence de démocratie à la dictature : « Il y a toujours un retour à la légalité. Soyons francs, c’est une légalité a posteriori. Il manque toujours une signature ou un tampon, mais il y a une validation. Les apparences de la légalité sont là et il y a même un fond de vérité puisque, tôt ou tard, il va y avoir un plébiscite ou une consultation populaire. En fait, il n’y a pas de dictature sans une assise populaire et c’est ce qui manque au tyran. Pendant toute la Révolution française, jamais personne n’a traité Louis XVI de dictateur parmi les révolutionnaires. Ils utilisaient les mots qui convenaient et ils ont dit que le Roi était un tyran. Les révolutionnaires avaient une haute opinion de la dictature : pour eux c’était l’Antiquité romaine, c’était le modèle à imiter. Finalement, Napoléon ne fait qu’accomplir l’idéal révolutionnaire du despote éclairé. Je ne connais pas d’exemple de dictature qui se soit terminée en tyrannie. Curieusement, dans l’histoire, il y a des dictateurs qui quittent la dictature alors que rien ne les y oblige. Le cas le plus ancien, c’est le proconsul Sylla qui, comme César plus tard, va devenir dictateur à vie. Mais au bout de quelques mois, il dépose la dictature et il prend sa retraite ». La dictature apparaît dans certaines circonstances comme un climat d’insécurité et un rejet des élites. Mais il est difficile de savoir si les éléments actuels vont nous entraîner vers une dictature : « Les circonstances changent et il y a toujours un élément de surprise. Il y a quand même des tendances profondes qui se reproduisent et c’est pour cette raison que l’on a intérêt à étudier l’histoire : car si l’histoire ne permettait pas de prévoir le futur politique, elle n’aurait pas de raison d’être... »

Alors, pourquoi ce titre « Demain la dictature » sans point d’interrogation ? Philippe Bornet reconnaît : « J’ai eu beaucoup de mal à l’imposer ! Quand j’ai proposé à des éditeurs de droite cet ouvrage, ils se sont étouffés en me disant : « Vous me faites peur… » Mais en proposant ce titre à des éditeurs de gauche, ils m’ont répondu : « C’est très intéressant… » J’ai refusé les points de suspension et le point d’interrogation ! Il faut du courage pour éditer ce livre et Guillaume de Thieulloy n’en manque pas. Maintenant que mon livre est en librairie et qu’il a un titre accrocheur, je ne le regrette pas, c’est un véritable coup de poing à l’estomac, le lecteur ne peut manquer d’être interloqué… » Il raconte que l’aspirant dictateur doit inspirer confiance à un personnel politique jaloux et soupçonneux, en le persuadant qu’il va faire le bon choix. Le dictateur doit être assez âgé pour ne pas avoir le temps d’installer son pouvoir et il doit aussi être démagogue. Il souligne également que le dictateur doit être issu du sérail pour rassurer les siens… Ainsi, il ne faut pas s’imaginer que le dictateur qui arrivera sera un inconnu et qu’il viendra par la force, car il devra à la fois rassurer le peuple et rassurer les élites : « Il y a toujours une transaction au sommet avant l’apparition d’un dictateur. Cette transaction est assez simple et naturelle. L’élite au pouvoir est persuadée, face à la colère populaire, qu’elle va finir au bout d’une corde. Donc, elle va essayer de refiler la patate chaude… Le futur dictateur doit reprendre le passif, c’est-à-dire l’entreprise France en faillite, mais il doit quand même laisser quelques élites en place et ne pas toucher aux fortunes amassées. C’est ce qui s’est passé le 18 Brumaire, puisque l’on a dit aux citoyens qui avaient acheté des biens nationaux : « On vous donnera une décoration, vous serez au Sénat, mais vous n’aurez plus de pouvoirs… » C’est une manière de faire en sorte que les choses se passent sans trop de douleur. Ceci dit, il faut parfois un bouc émissaire… »

Dans le contexte actuel, il va falloir un bouc émissaire dans les journaux de 20 heures : « Je crains qu’il n’y en ait un... Il se peut que quelques personnes risquent beaucoup, mais c’est la loi de l’histoire. Rivarol disait que l’histoire est un sphinx qui dévore ceux qui ne savent pas résoudre ses énigmes. À faire de la politique, on risque beaucoup de choses et parfois même sa vie. C’est ce que disait Franco au général Sanjurjo qui avait essayé de prendre le pouvoir par la force en Espagne. Sanjurjo a demandé à Franco d’assister à son procès pour l’aider à se défendre et Franco lui a répondu : Je ne vous défendrai pas, puisque vous méritez la condamnation à mort parce que vous avez échoué… » Alors, c’est la question que tout le monde se pose, la situation de la France peut-elle nous amener à connaître une dictature aujourd’hui ? Réponse de Philippe Bornet : « Je décris une espèce de jeu de l’oie en douze cases et, à la fin, la case gagnante, c’est dictature... Nous sommes à peu près au milieu du chemin et l’on retrouve les principaux ingrédients : désordres dans la rue, impéritie du gouvernement, mécontentement dans l’armée et dans la police, guerre ou menace de guerre... Je m’abrite sur ce point sur l’analyse de Gérard Collomb, notre ancien ministre de l’Intérieur, qui a dit très clairement que deux populations qui vivent côte à côte risquent de se retrouver face à face. Ensuite, il y a l’échec des élites, tout le monde est d’accord avec tout ce que je viens de dire… Ensuite, il faut le prestige d’un général... Je ne sais pas qui sera le dictateur, mais on a beaucoup parlé du général de Villiers qui a jugé utile de dire publiquement qu’il ne ferait pas de politique. Le fait qu’il ait été amené à démentir cela en public est quand même très symptomatique du malaise que nous ressentons. On parle des réseaux sociaux, mais chaque fois que j’ouvre Facebook ou Twitter, je lis des gens qui disent que le général Untel ou Untel ferait bien l’affaire… Le peuple rassemblé sur les ronds-points tourne la tête à droite à gauche dans l’attente d’un homme à poigne et du sauveur de la Nation. En ce qui concerne la suite de l’histoire, je ne peux pas prévoir les échéances, mais tout peut se passer très vite. Cela dépend de la négociation que nous évoquions tout à l’heure. D’après Curzio Malaparte, le risque de coup d’État est plus élevé que jamais dans les pays occidentaux. Il est vrai que le coup d’État et la dictature sont deux choses différentes : les papes et les cardinaux, les parangons de démocratie font des coups d’État ».

« Demain la dictature » de Philippe Bornet est publié par les Presses de la délivrance.

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