Dans la tête des Gilets jaunes.
LITTÉRATURE
En ce début d’année 2019, peu de gens parient sur l’apaisement. L’affrontement social, politique et idéologique s’aggravera-t-il ? Les auteurs du livre « Dans la tête des Gilets jaunes » partagent des outils théoriques et pratiques pour permettre de mieux comprendre un mouvement social inédit. Ils analysent les croyances contagieuses, les clivages idéologiques inattendus et les conflits qui en naissent pour éclairer des événements qui ont d’ores et déjà laissé une empreinte sociale profonde dans une France hagarde et semblant errer au confluent de modèles de société parfois antagonistes. François-Bernard Huygue est docteur d’État en sciences politiques et directeur de recherche à l’IRIS. Spécialiste de l’influence stratégique, médiologue, il a écrit plusieurs ouvrages sur l’influence, le conflit idéologique et la désinformation. Xavier Desmaison est CEO d’Antidox, groupe de conseil en stratégie de communication. Il est maître de conférence à Sciences-Po où il enseigne les stratégies de communication, d’influence et de e-influence. Damien Liccia est directeur associé d’IDS Partners, agence de communication spécialisée dans l’analyse de données.
Spécialiste de l’analyse de l’opinion en ligne, il travaille sur les problématiques liées à la désinformation. François-Bernard Huygue, co-auteur du livre, revient sur l’échec d’influence des médias traditionnels : « Cette affaire leur a échappé, c’est évident. Aucun n’a su prévoir ce mouvement. Je ne l’avais pas prévu non plus, pour être honnête... Il y a eu des réticences à l’idée d’inviter sur les plateaux ces gens qui ne s’exprimaient pas comme ceux qui ont fait Sciences-po, qui hésitaient et qui bafouillaient… Et, si l’on en invite trop, il y a la peur d’être accusé par Macron, comme c’est le cas pour BFM, de donner un écho à ce mouvement. Le plus intéressant, c’est l’attitude des Gilets jaunes à l’égard des médias classiques, c’est-à-dire des médias dominants, puisqu’il y a eu un rejet total. Le mouvement s’est organisé totalement en dehors des médias, mais essentiellement autour des réseaux sociaux. Dans le discours des Gilets jaunes, les médias font partie des possédants et des dominants, au même titre que les gouvernants, les technocrates et les riches… Ils sont englobés dans la même détestation qui va jusqu’à des actes désagréables comme la chasse aux journalistes dans certaines manifestations, ceux de BFM étant évidemment au sommet de la pyramide ».
Ce livre sort cette semaine, après la remobilisation des Gilets jaunes du week-end dernier : « Le livre a été achevé le 26 décembre. Effectivement, nous prenions un risque, si la thèse gouvernementale se vérifiait, à savoir si le mouvement commençait à décliner et si les gens en avaient assez de payer les voyages à Paris… Il y avait aussi la question de la division. J’ai toujours pensé que le mouvement des Gilets jaunes durerait, car je suis persuadé qu’un mouvement aussi profond, qui est parti d’une rupture de protestation sur le niveau de vie et les taxes, et qui est devenu une revendication politique fondamentale de démocratie directe, marquant une rupture idéologique entre ceux d’en haut et ceux d’en bas, ne pouvait pas disparaître avec le réveillon... » Alors, comment un mouvement aussi profond peut-il perdurer alors que les clivages idéologiques sont nombreux, puisque l’on voit sur un même rond-point le royaliste soutenu par Louis de Bourbon, le révolutionnaire d’extrême gauche, celui qui estime que l’État fait des cadeaux aux riches et l’autre qui vous explique que tout cela est de la faute de l’immigration, liste non exhaustive… Tous ces gens n’ont rien de commun ? Réponse de François-Bernard Huygue : « Sauf d’être le peuple ! Le peuple est comme ça, il a des opinions diverses, parfois contradictoires, il y a un peu de tout qui se coagule… Les éléments communs à tout cela ce sont les prolétaires, les employés ou la petite bourgeoisie en voie de déclassement. Il y a aussi des points communs géographiques : ce sont les gens de la France périphérique, comme dirait Christophe Guilluy. J’habite dans le VIe arrondissement, je suis un bobo qui vit dans un arrondissement de bobos et il n’y a pas beaucoup de sympathisants des Gilets jaunes dans mon quartier ! Il m’est arrivé d’aller à plusieurs manifestations à Paris ainsi que dans mon coin de province. Il y a une identité de classe au sens large : ce sont les négligés, les invisibles, ceux d’en bas... C’est un point commun. Chez eux, il y a des passions communes, dont celle de l’honneur. C’est une France périphérique qui en a marre d’être humiliée et qui utilise de nombreux slogans pour se plaindre de l’arrogance d’Emmanuel Macron en particulier et de l’arrogance des médias aussi. Le mot mépris revient très souvent. Il y a une autre revendication qui est toute simple, les Grecs appelaient cela l’ochlocratie : ils veulent que le peuple reprenne le pouvoir par rapport à ses représentations et ses médiations. Une fois que l’on a dit cela, on a décrit des sentiments qui sont tout à fait sympathiques, mais qui n’ont ni leader reconnu, ni unité idéologique, ni parti pour les représenter, ni intellectuels organiques... Il y a énormément de choses qui manquent aux Gilets jaunes. Pour le moment, c’est un mouvement confus, chaotique et contradictoire ».
Que faire maintenant ? Des Gilets jaunes se sont sentis méprisés par Emmanuel Macron et ses ministres qui ont évoqué des foules homophobes et racistes. Le gouvernement n’aurait-il pas intérêt à nuancer quelque peu son vocabulaire ? François-Bernard Huygue estime que « le gouvernement a surtout marché sur le râteau ! Il a essayé, dans un premier temps, une rhétorique pour discréditer et diaboliser les Gilets jaunes, afin de séparer les éléments modérés des autres. Il a évidemment employé la gamme complète, en les qualifiant de beaufs alcooliques, homophobes, anti-immigrés, probablement d’extrême droite, maniés par Moscou, violents, méchants, sentant la sueur… On a employé toutes sortes d’arguments. Le problème, c’est que lorsque l’on adresse ces arguments à d’honnêtes gens, ils sont encore plus en colère et ils se sentent encore plus méprisés. J’ai parlé à de braves dames qui étaient autour de l’âge de la retraite, elles m’ont expliqué qu’elles étaient pacifistes, pas alcooliques et pas fascistes… Ces gens se sont sentis insultés, ce qui paraît assez naturel ».
Revenons à ce sujet d’actualité : an analysant les réseaux sociaux, après l’affaire de ce boxeur qui a été se battre contre des gendarmes, on peut observer qu’il y a des gens qui justifient sa démarche en alléguant que les policiers et les gendarmes étaient violents, d’autres, plus radicaux, considèrent carrément cet homme comme un héros et il y a aussi une bonne partie de la population qui a été choquée estimant que la justice ne doit pas lui faire de cadeau : « Chacun a sa propre interprétation sur les réseaux sociaux, c’est tout à fait normal. On est souvent ami avec des gens qui nous ressemblent et qui vont avoir tendance à nous renforcer dans nos opinions... Ce qui est intéressant, c’est que l’on a un réflexe complotiste, avec ces gens qui vont soutenir ce boxeur qui est un symbole de virilité, mais on va aussi avoir un discours inverse expliquant que cet homme a attaqué lâchement les CRS. Excusez-moi, lâchement, à poings nus contre trois CRS avec des casques et des boucliers, j’ai connu plus lâche que ça ! Il y a une colère contre ce bonhomme qui a fait une vidéo et qui a plutôt l’air d’être un brave type tout embarrassé de ce qu’il a fait. Ce qui est assez drôle, c’est que ce sont des gens qui, parfois, voulaient célébrer les cinquante ans de mai 68, qui sont d’une tradition plutôt de gauche, qui célèbrent une certaine révolution et qui demandent maintenant le rétablissement de l’ordre ! Je ne m’étonnerais pas que, demain, ils demandent le rétablissement du bagne... Cela représente une peur et une colère qui, à certains égards, est une colère de classe. Cela dit, pour être politiquement correct, je condamne son geste, ce monsieur ne devait pas frapper les gendarmes ».
Enfin, les médias présentent souvent des gens assez caricaturaux qui affirment que la solution viendra du rétablissement de l’ISF, alors que chez les Gilets jaunes on rencontre aussi des gens cultivés qui préconisent simplement moins de taxes, moins d’impôts et une meilleure gestion de l’État : « Alors, ne faisons pas de complotisme ! Je ne crois pas qu’il y ait une intention diabolique derrière tout cela, mais je pense qu’il y a une prime au plus stupide, au plus folklorique et au plus extrémiste. Il est plus amusant de retweeter quelqu’un qui dit qu’il faut rentrer à l’Élysée ou que l’on va prendre les armes, que quelqu’un qui vous dit « d’une part, d’autre part, mais il faut tenir compte de… » Pour les médias, c’est la même chose, il y a une prime à celui qui va faire le buzz… Par ailleurs, en faisant monter sur les plateaux quelqu’un qui parle de violence et de renverser l’État, on va susciter des réactions indignées et l’on va en quelque sorte remettre une pièce dans la machine, provoquer ainsi du buzz et du spectacle… »
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