Pouvoir d’achat. Le grand mensonge.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Chaque année, l’INSEE affirme que les Français se trompent quand ils pensent que leur pouvoir d’achat est en recul, mais en réalité c’est bien l’INSEE qui commet une erreur… C’est ce qu’affirme l’économiste Philippe Herlin, qui a mené un travail d’enquête approfondi pour recueillir des séries de prix sur un demi-siècle, entre 1965 et 2015, dans les catalogues de vente par correspondance, des brochures publicitaires de supermarchés et des publications spécialisées. Le résultat est sans appel : depuis la fin des Trente Glorieuses, au milieu des années 70, le pouvoir d’achat des Français a diminué. Philippe Herlin est économiste et docteur en économie du Conservatoire National des Arts et Métiers. Il a publié aux éditions Eyrolles « Finance, le nouveau paradigme» (2010), «Repenser l’économie» (2012), «France, la faillite ?» (2010, 2012), «L’or, un placement d’avenir» (2012, 2017), « La révolution du bitcoin»( 2013),« Apple, Bitcoin, Paypal, Google : la fin des banques ? (2015) et «J’achète du bitcoin» .

Philippe Herlin revient sur sa démarche : « Je commence par reprendre des critiques qui ont déjà été formulées avant moi, notamment sur la sous-estimation de l’inflation que fait l’INSEE avec son indice des prix à la consommation, en raison de deux biais majeurs : le premier, c’est la sous-estimation de l’immobilier, qui est seulement à 6 % dans le panier de la ménagère de l’INSEE. C’est tout à fait ridicule, d’autant plus que je m’appuie sur d’autres études de l’INSEE qui indiquent que le logement représente 20 à 25 % du budget d’un ménage. En plaçant l’immobilier à 6 % seulement, cela contribue à éliminer toute la hausse des prix qui a eu lieu dans le domaine de l’immobilier, alors que c’est un poste très important pour la plus grande partie des ménages. Ensuite, il y a l’effet qualité : par exemple, si vous achetez un nouvel iPad qui est plus cher que l’ancien, c’est une perte de pouvoir d’achat parce que c’est plus cher, mais l’INSEE va considérer que, comme il est plus puissant et comme il a plus de fonctionnalités, en réalité vous en avez plus pour votre argent et l’INSEE va inscrire un prix égal ou en baisse dans sa base de données... Donc, tous les produits technologiques tirent l’indice des prix vers le bas et cet effet qualité est aussi appliqué à l’alimentaire et aux vêtements, ce qui fait que cela concerne un quart des produits de l’indice. L’immobilier et l’effet qualité contribuent à renier sérieusement l’inflation et cela permet ensuite de dégager un pouvoir d’achat en hausse, mais qui est en partie factice, parce que, si l’on rétablissait l’inflation à son vrai niveau, le pouvoir d’achat basculerait dans le rouge. Les Français ont raison de penser que leur pouvoir d’achat diminue ou stagne ».

Alors, pourquoi cette déconnexion de l’INSEE avec la réalité de notre vie quotidienne ? Pour Philippe Herlin, « il y a un objectif politique fondamental : l’indice de l’inflation calculé par l’INSEE sert de base sur laquelle va être indexée la plus grande partie des prestations sociales et quelques dizaines de pour cent peuvent représenter des milliards. On le voit en ce moment où le gouvernement a décidé de désindexer les retraites de l’inflation : c’est-à-dire, au lieu de les augmenter de 1,8 %, elles ne vont augmenter que de 0,3 % et cela représente déjà une économie de 5 milliards ! Ce sont des sommes énormes. Si l’inflation avait été vraiment bien calculée et s’il fallait rajouter 1 à 2 % chaque année, cela se chiffrerait en milliards, donc l’État a intérêt à minorer l’inflation ». Finalement, le calcul de l’INSEE n’est pas totalement honnête : « Personne ne peut se reconnaître totalement sur la question de l’inflation, mais on peut au moins essayer de faire ce calcul d’une façon honnête, or ce n’est pas le cas aujourd’hui. Par exemple, le fait d’exclure l’immobilier, ce n’est pas du tout normal parce que c’est un poste important chez les Français. L’INSEE ramène l’immobilier à 6 % en expliquant que l’immobilier d’acquisition est un investissement et que cela n’a donc pas à figurer dans la hausse des prix à la consommation. C’est un peu spécieux, parce que la plupart des gens commencent par louer, ensuite ils achètent... C’est un parcours normal et on ne peut pas considérer totalement comme un placement le logement que l’on achète pour soi. Si vous mettez de l’argent sur de l’assurance vie, cela vous rapporte de l’argent, mais l’argent que vous mettez dans votre logement principal ne vous rapporte pas d’argent… C’est même un budget supplémentaire, puisqu’il y a des taxes, il faut l’entretenir, donc c’est vraiment très limite de considérer cela comme un placement. Mais tout cela avantage l’INSEE puisque toute la hausse des prix de l’immobilier a complètement disparu de l’indice des prix. Les gens paient un crédit, ou un loyer de plus en plus coûteux, et l’INSEE leur explique que tout va bien et que le pouvoir d’achat augmente... »

Philippe Herlin analyse différents paramètres comme l’électroménager, les vêtements, l’alimentation, l’automobile ou les loisirs. Mais, en ce qui concerne les loisirs, peut-on comparer l’époque actuelle avec celle où la télévision payante ou la téléphonie mobile n’existaient pas ? L’économiste souligne que « cela n’aurait pas vraiment de sens de reconstituer un panier et de le comparer sur 50 ans. Cependant, je prends un certain nombre de produits basiques, ceux des besoins vitaux, comme habiter, se chauffer, s’éclairer, manger, se vêtir ou se déplacer… Les besoins sont toujours les mêmes qu’il y a 50 ans. Quand on regarde ces postes nécessaires, ceux dont on ne peut pas reporter la consommation dans le temps, on est perdant. Je constate évidemment qu’il y a aussi des domaines dans lesquels il y a eu des gains de pouvoir d’achat énormes, notamment sur tout ce qui concerne l’électronique. Un poste de radio coûtait presque un demi-salaire de SMIC dans les années 70... Quand la première télévision couleur est sortie dans le catalogue de La Redoute en 1968, elle coûtait l’équivalent de 11 mois de SMIC, ensuite cela a baissé de façon très importante. C’est de cette manière que je compare les prix sur la longue durée. Je prends par exemple le prix de l’aspirateur le moins cher dans le catalogue de La Redoute, qui était à 125 francs en 1965, et je le compare au SMIC net mensuel qui était à l’époque de 318 francs. En 1965, l’aspirateur le moins cher coûtait l’équivalent de 40 % d’un SMIC, ce qui était quand même beaucoup, or aujourd’hui cela représente seulement 4 %. On se rend compte que l’essentiel de gain de pouvoir d’achat a eu lieu entre 1965 et 1975. Sur la voiture, il y a une hausse des prix entre 2000 et 2010, c’est en grande partie liée aux normes antipollution qui renchérissent le coût des voitures, on le voit sur le carburant aussi. La hausse concerne des postes importants comme l’énergie, l’alimentation et évidemment l’immobilier. On continue de gagner en pouvoir d’achat sur l’électroménager, la nourriture et les produits électroniques divers, comme les téléviseurs, mais on perd beaucoup sur l’immobilier et la voiture. En mettant tout cela dans la balance, on est perdant ! »

Pour résoudre cette question du pouvoir d’achat, il évoque deux pistes : la libéralisation de l’immobilier et la réindustrialisation de la France : « Je prends aussi les méthodes mises en place par Jean Fourastié qui, à son époque, avait fondé un groupe de recherches des prix historiques et c’est la méthode qu’il utilisait pour évaluer les prix sur une longue période. Il expliquait que ce n’est pas l’augmentation du salaire en soi qui permet d’augmenter le pouvoir d’achat, mais la diffusion du progrès technique dans la société. On peut prendre l’exemple d’un domaine où il y a eu des gains de pouvoir d’achat, c’est le transport aérien. Suite à la libéralisation du transport aérien et aux progrès des motoristes, le transport aérien, qui était très cher dans les années 70 et 80, est devenu aujourd’hui accessible à tout le monde. Ce n’est pas parce que les salaires ont augmenté, mais parce que le prix du transport aérien a baissé… Donc, il faut faire en sorte que le progrès technique se diffuse le mieux possible dans la société de façon à ce que des produits qui, aujourd’hui, sont chers, puissent devenir accessibles aux gens. J’ajoute qu’il faut que ces progrès techniques aient lieu chez nous. J’ai parlé des écrans plats, mais le problème c’est qu’ils sont tous fabriqués en Corée du Sud ou en Chine... Donc, en France, on ne bénéficie pas des gains de productivité dans le secteur des écrans plats et c’est un vrai problème. C’est pour cette raison qu’il faut réindustrialiser en faisant en sorte que les entreprises françaises aient moins de charges et moins de normes bureaucratiques. Il faut que les progrès techniques aient lieu chez nous, pour pouvoir en bénéficier, créer des emplois et distribuer des salaires plus importants. C’est de cette manière que nous mettrons en place un cercle vertueux ».

Certains affirment que l’euro a fait perdre de la compétitivité à l’économie française mais Philippe Herlin reste un défenseur de l’euro : « Le problème de la compétitivité n’est pas lié à l’euro, mais au fait qu’en France nous avons le taux de prélèvements obligatoires le plus élevé d’Europe et les entreprises françaises combattent dans la compétition internationale avec des boulets aux pieds que n’ont pas leurs concurrents. Donc, il ne faut pas s’étonner s’il y a autant d’usines qui ferment ! En plus, il y a une accumulation de normes en France. Quand une directive européenne est transposée en France, on fait toujours en sorte de la transposer à un niveau supérieur, à un niveau plus rigoureux que les autres pays, donc on a une accumulation de normes et de réglementations qui étouffent les entreprises. C’est à cause de cela que nous avons un problème de compétitivité. Le modèle qui fonctionnait un peu dans les années 60, le fait de dévaluer pour diminuer nos prix et augmenter les exportations, cela marchait à l’époque parce qu’il n’y avait alors pas de pays émergents. Aujourd’hui, même si l’on était au franc et que l’on dévaluait, on resterait encore plus cher que les pays émergents, donc ce n’est pas sur ce point qu’il faut travailler. Mais sur la qualité, la montée en gamme et la recherche de nouveaux marchés. Pour compenser une main-d’œuvre plus chère, il faut aussi robotiser et nous sommes en retard sur la plupart des pays européens. Il faut favoriser l’investissement des entreprises et ce n’est pas en revenant au franc et en dévaluant, que l’on va s’en tirer ».

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