Arnaud Beltrame. L’héroïsme pour servir.
LITTÉRATURE
Pierre-Marie Giraud, ancien journaliste à l’AFP, est aujourd’hui conseiller de la rédaction du magazine L’Essor de la gendarmerie et il vient de publier un livre sur Arnaud Beltrame. Plusieurs ouvrages sont sortis au cours de ces dernières semaines sur le parcours de ce gendarme héroïque, mais Pierre-Marie Giraud l’aborde sous un aspect particulier, puisqu’il s’agit de ses convictions personnelles : « J’ai essayé de trouver un angle original et, ce qui m’a frappé dans mes travaux, en dehors de sa pure carrière d’officier de gendarmerie, c’est cette recherche de spiritualité, soit à la Grande loge de France, où il a été initié en 2008, ou à sa préparation au mariage catholique. En effet, il a renoué avec la pratique catholique alors qu’il est issu d’une famille assez peu croyante et pratiquante. » Il est difficile de savoir ce que pensait Arnaud Beltrame. Certes, il y a eu beaucoup d’articles, notamment dans la presse de droite et la presse catholique, pour revendiquer Arnaud Beltrame comme l’un des leurs, mais le travail de Pierre-Marie Giraud permet de comprendre qu’il n’avait rien de commun avec des valeurs de droite et traditionalistes : « J’ai laissé répondre l’évêque aux armées, qui ne souhaite en aucun cas récupérer l’acte du colonel Beltrame. Il ne dit pas qu’Arnaud Beltrame a fait cet acte parce qu’il était chrétien ». En réalité, Arnaud Beltrame était franc-maçon depuis 2008 et c’est probablement sous l’influence de son épouse qu’il était revenu vers la religion catholique.
L’ouvrage revient sur le début de carrière d’Arnaud Beltrame à l’ambassade de France à Bagdad et sur sa rencontre avec Bernard Bajolet, ambassadeur au moment de la deuxième guerre du Golfe, qui commence par lui dire que s’il devait être enlevé par Al-Qaïda, il n’aurait plus aucune chance et ajoute : « Je vous conseille de ne jamais vous laisser prendre vivant, mais je ne peux pas vous demander de vous sacrifier non plus… » Cet épisode a beaucoup marqué Arnaud Beltrame : « C’est une expérience très forte, d’autant plus forte qu’il est dans une unité d’élite qui s’appelle l’EPIGN (Escadron parachutiste d’intervention de la Gendarmerie nationale), dont l’une des missions principales consiste à protéger l’ambassadeur de France et l’ambassade dans les pays en guerre. C’est une mission extrêmement difficile et, quand il arrive là-bas, il y a une soixantaine d’attentats par jour » explique Pierre-Marie Giraud.
Dès son arrivée dans l’Aude, Arnaud Beltrame est confronté à la disparition de son père, Jean-François, en Méditerranée. Or, c’est seulement une semaine avant le 23 mars 2018, date de l’attaque des terroristes, qu’il avait pu le faire inhumer : « On avait retrouvé son corps deux mois avant, mais il y avait quelques problèmes d’identification. Il a enterré son père une semaine avant l’attaque du Super U de Trèbes ». Alors, que s’est-il passé dans la tête d’Arnaud Beltrame au moment de cette prise d’otages ? « Les gens qui le connaissaient bien, ses amis et ses collègues, disent qu’il a pris la place de cet otage, ce qui lui a permis de lui sauver la vie, car le terroriste avait auparavant tué trois autres personnes, dont deux personnes avec une balle en pleine tête. Il y avait un vrai risque sur l’otage et il a décidé d’y aller pour essayer de maîtriser le terroriste. Il a voulu négocier avec lui ou tenter de le maîtriser ».
Pierre-Marie Giraud revient sur cet acte qui a ému tous les Français : « Il y a eu une immense émotion qui a saisi la France à tous les niveaux, une émotion entretenue par les médias, mais aussi une émotion qui venait de la population. Emmanuel Macron a d’ailleurs été le premier à parler de héros. Il met sa vie en jeu pour sauver quelqu’un d’autre, il remplace une otage qui aurait peut-être été tuée par le terroriste, même si le terroriste a dit à cette jeune femme qu’il ne lui ferait pas de mal… Il décide en quelques secondes de remplacer l’otage. Il n’a pas fait cela parce qu’il voulait devenir un héros ou être promu général, il a fait cela parce qu’il sentait qu’il allait peut-être pouvoir sauver la vie de quelqu’un et aussi maîtriser le terroriste. On ne fait pas une carrière de héros, cela n’existe pas : c’est la société qui déclare que vous êtes un héros ». Autre question : Arnaud Beltrame devait-il se substituer comme otage ? Pierre-Marie Giraud précise que sur ce point, il subsiste un vrai débat : « À l’intérieur de la gendarmerie, les spécialistes de l’intervention vous disent que ce n’était pas la procédure et qu’il n’aurait pas dû se livrer comme otage. Cependant, tout le monde respecte cette décision. Mais il a transgressé son métier de gendarme et les procédures ».
Pierre-Marie Giraud revient à plusieurs reprises sur l’engagement spirituel d’Arnaud Beltrame : « Il était au troisième rang dans la hiérarchie maçonne, puisqu’il était maître maçon. Cela fait de lui un personnage assez complexe. L’Église a toujours combattu, plus violemment les siècles précédents, la franc-maçonnerie, mais il faut aussi rappeler que c’est la franc-maçonnerie qui pousse en 1905 à la loi de séparation de l’Église et de l’État. Une partie des catholiques traditionalistes disent qu’il est tout à fait incompatible d’être franc-maçon et catholique. Cependant, la Grande loge de France, dans laquelle Arnaud Beltrame a été initié, est une loge assez déiste, alors que le Grand-Orient de France ne l’est pas du tout. Il y a une notion spirituelle à la Grande loge de France qui n’existe pas dans les autres obédiences de la franc-maçonnerie ». Finalement, « c’était quelqu’un qui se cherchait spirituellement. Il est allé d’abord vers la franc-maçonnerie et ensuite dans la religion catholique. Il a été initié en 2008 et il s’est rapproché de la religion catholique après avoir rencontré celle qui allait devenir son épouse devant l’Église, puisqu’ils allaient se marier religieusement le 9 juin ». On en déduit que c’était sans doute celle-ci, déjà mariée avec lui civilement plus d’un an auparavant, qui l’avait poussé vers le catholicisme.
Alors, que dire aux élèves qui arrivent dans la gendarmerie ? Il faut respecter la mémoire d’Arnaud Beltrame, c’était quelqu’un de très courageux, mais qui ne doit pas pour autant être considéré comme un modèle. L’auteur souligne que le directeur de la gendarmerie dit lui-même que ce n’est pas un exemple à suivre en matière de procédure : « Jusqu’à Arnaud Beltrame, l’image des gendarmes, c’est quand même le gendarme de Saint-Tropez ou le gendarme Pandore au XIXe siècle... Là, on a véritablement un héros. Pendant l’Occupation, il y a eu des gendarmes qui ont collaboré et d’autres qui ont résisté, notamment en sauvant des juifs,. Mais Arnaud Beltrame donne une autre image du gendarme. Je pense que la gendarmerie est en fait extrêmement contente de ce changement d’image ».
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