La mort n’était pas au rendez-vous.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

C’est un thème original, celui des rescapés de l’histoire, qu’évoque le journaliste Stéphane Koechlin dans son dernier livre. Effectivement, pour certains, la mort n’était pas au rendez-vous et l’auteur retrace le parcours de quelques miraculés qui ont échappé à la mort au siècle dernier, même plusieurs fois ... Pour nous raconter ces destinées atypiques, il a dû mener un travail d’investigation : « J’ai fait des recherches, quelques-uns ont écrit des mémoires, il y a eu des interviews dans la presse écrite, car ce qui m’intéressait c’était de faire des portraits d’hommes et de femmes et pas simplement de mettre en valeur le côté spectaculaire d’une aventure. Ce qui m’intéresse, ce sont également les relations avec le pays, avec les médias aussi, et tout ce qui va les submerger après leur exploit. Certains disent qu’ils avaient eu de la chance, eux disent qu’ils avaient plutôt de la malchance, parce que le fait d’avoir frôlé la mort les a brisés à jamais dans leurs croyances, dans leur vie et dans leur famille. Certains ont parfois très mal survécu à cette mort qui se refusait à eux ».

Ce qui est incroyable, c’est que, parfois, cette malchance est intervenue à plusieurs reprises dans leur vie : « J’avais listé 20 personnages, je voulais écrire 20 histoires. Mais en faisant mes recherches, je me suis concentré sur 7 histoires, comme Violet Jessop qui a toute une histoire qui commence en Argentine et se termine en Angleterre. Elle survit à trois naufrages, dont celui du Titanic. Elle a eu une vie que j’ai voulu mettre en valeur… » Certes, cette rescapée du Titanic a vécu une destinée incroyable : « Elle a commencé par chavirer une première fois, parce que le commandant, qui sera plus tard celui du Titanic, s’est trompé en quittant un port car, au début du siècle dernier, il fallait vraiment être très habile pour slalomer et ne pas rentrer dans un autre cargo… Il s’était trompé et il y a eu un premier naufrage, qui n’était pas très grave. Ensuite, Violet Jessop a embarqué sur le Titanic - c’est une rescapée du Titanic - et elle a connu un troisième naufrage en embarquant sur un navire de guerre pendant la Première Guerre mondiale. Elle était infirmière et ce navire avait été torpillé ! Aucun journaliste ne s’était intéressé à elle à l’époque et, quand le Titanic a commencé à devenir mythique, on s’est intéressé aux survivants, sa gloire est arrivée un peu sur le tard. J’explique comment la gloire est arrivée dans la vie de cette femme. Toute sa vie, elle a été employée par des compagnies de navigation. Un jour, elle s’est retrouvée dans un bureau, elle n’a pas apprécié cela, et je raconte comment la gloire à rebours est venue fracasser la vie de cette femme ». Celle-ci est décédée en 1971 et l’auteur raconte que peu de temps avant sa mort, elle a reçu un appel téléphonique d’une personne qui lui a demandé si elle était bien hôtesse sur le Titanic : « Vous avez sauvé un bébé, et je suis ce bébé… ». Violet Jessop abrège la conversation, puis elle raccroche… Stéphane Koechlin souligne : « C’est froid et c’est une histoire aussi fantastique. Quand elle était sur le Titanic, on lui a balancé un bébé qui était sur le pont et sa mère a pu le récupérer,. Donc, elle a sauvé un enfant en pleine mer, de manière complètement inattendue. C’est une belle histoire, parce que les secrets du Titanic n’ont pas été complètement épuisés, il y a plein d’anecdotes et d’histoires individuelles dans ce grand naufrage collectif et international ».

Il commence son livre avec les frères Dalton, car il s’agit aussi d’une histoire vraie : « Je suis un fan de Lucky Luke et je me suis dit que beaucoup de gens ne connaissaient pas la véritable aventure d’Emmett Dalton, qui a eu une vie absolument extraordinaire. Après le règlement de comptes à Coffeyville, ce braquage qui a mal tourné en 1892, il a reçu pas mal de balles dans le corps, il a été condamné à un certain nombre d’années de prison et, après, il a fait des affaires en devenant scénariste à Hollywood. Cette deuxième vie m’intéresse beaucoup. Emmett Dalton a cultivé sa propre légende dans le show-business. Il n’avait pas du tout le même profil que ses frères, il était plus doux et plus jeune, donc j’ai pensé qu’il était intéressant de raconter la véritable histoire d’Emmett Dalton ». Autre histoire incroyable, celle du Japonais Yamaguchi, rescapé des bombes sur Hiroshima et Nagasaki ! Stéphane Koechlin livre une anecdote : après le bombardement d’Hiroshima, l’entreprise Mitsubishi écrit à cet employé qu’il risque d’être licencié parce qu’il n’est pas venu au travail depuis trois jours... Pour le journaliste, « c’est la bureaucratie imbécile et aveugle au milieu du cataclysme et du chaos général. L’administration continue d’égrener ces dossiers très froids au moment où le pays sombre. Yamaguchi est un personnage tendre et positif dans un monde qui ne l’est pas, dans un siècle très violent et, finalement, ces personnages gardent une ligne très humaine, avec une volonté de faire le bien ».

D’ailleurs, c’est le seul qui se dit qu’il a une vocation à accomplir : « Yamaguchi veut aller à l’ONU pour défendre la paix, mais sa famille lui interdit de parler de ce qui lui est arrivé. En effet, ceux qui avaient été irradiés dans le Japon de l’après-guerre ont été méprisés et considérés comme des moins que rien. Ils ne trouvaient même plus de travail parce que l’on avait peur d’eux... C’étaient des pestiférés... Donc, Yamaguchi devait être très discret. Mais il refuse cela. Alors, il attend pendant des années et, lorsque son fils meurt, il décide de parler, de plaider pour la paix et de demander l’abolition des armes nucléaires à l’ONU. Il veut que son expérience serve à quelque chose. C’est quelqu’un qui a décidé d’exploiter le bénéfice de son aventure ».

Autre récit : « J’aime beaucoup l’histoire d’un prisonnier en Martinique qui a été enterré vivant après l’éruption de la montagne Pelée. Nous n’avons rien sur lui, alors on fantasme beaucoup à son sujet. Il a été ensuite l’un des premiers noirs qui a été employé par le cirque Barnum ».

Aujourd’hui, de telles histoires ne sont pas inhabituelles, elles ne figurent pas dans le livre parce que Stéphane Koechlin estime qu’il convient de prendre du recul pour comprendre ces destins : « Il y a encore beaucoup de survies. On a vu à Gênes des camionneurs s’arrêter quelques mètres avant l’effondrement du pont. La presse écrit l’histoire de ces gens de manière très instantanée, sans analyser ce qu’ils vont vivre après. Dans un livre, on peut prendre du recul. Le survivant de 1942 ou de 44, c’est finalement le même que le survivant de 2018, mais on a du recul et la littérature peut permettre cette analyse. Au cours du XXe siècle, la technologie a pris une importance absolument énorme et ce sont tous des survivants de la mort technologique, à savoir l’aviation, les grands bateaux ou la bombe atomique… C’étaient des hommes perdus dans un monde industriel qui était trop grand pour eux ». Il souligne : « J’ai lu beaucoup de livres, des interviews, les mémoires de ces gens-là et j’ai fait mon interprétation en bâtissant des portraits humains. Ce sont des gens finalement complètement perdus dans une aventure qui les dépasse ».

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