Un Festin d’Ortolans.
LITTÉRATURE
Dans son nouveau roman, « Un Festin d’Ortolans », Dominique Labarrière explore les zones d’ombre de la Grande Guerre : manipulations, corruption, impostures, mensonges d’État, conspirations sordides, profits colossaux et scandaleux… Il met en lumière la face obscure que le sacrifice si admirable de millions d’hommes tués au combat n’a caché que trop bien. Dans l’euphorie de la victoire, après ces horreurs qui ont fait quelque 19 millions de morts, à part presque égale entre militaires et civils, on s’est empressé d’évacuer tout ce qui pouvait faire tache. Ainsi, l’armistice est signé et la joie est de rigueur. Pourtant, les temps sont difficiles pour les veuves de guerre et les mutilés. Héloïse Davray est auprès d’eux. Elle rencontre Françoise Dupuy, avocate devenue journaliste qui enquête sur les zones d’ombre autour de la mort de Jean Jaurès. Elles découvrent les compromissions et les machinations qui ont prospéré en marge du conflit. Ainsi, suivant sa méthode qui consiste à étayer ses romans sur des faits authentiques et une documentation rigoureuse, tout en ménageant un suspense terriblement efficace et en mettant en scène des personnages attachants et forts, l’auteur ouvre pour le lecteur une puissante page de notre histoire : « Mon personnage central est une femme parce que seule une femme, me semble-t-il, peut avoir à la fois la sensibilité de saisir toute la violence, la profondeur d’un drame comme celui-ci et le courage d’aller au bout de ce que lui dicte sa prise de conscience. Prise de conscience inattendue de sa part, d’ailleurs, car jusqu’à ce que, presque fortuitement, elle découvre la réalité de cette guerre, en même temps si proche et si loin, elle se trouvait à des années-lumière de cela. Insouciante, légère, brillante, elle évoluait dans un milieu où tout n’était que luxe, calme et volupté. Guerre ou pas. Et puis, au détour d’une route, elle a la révélation et s’engage dès lors jusqu’à la victoire. Mais son engagement à elle va l’entraîner bien au-delà de ce jour. C’est même à partir de là qu’il va prendre tout son sens, et toute sa force. Son combat à elle - terrible - commence quand le combat des autres s’achève ».
Il s’agit d’une femme que l’on pourrait qualifier de moderne. Elle est très affranchie des codes de son époque : « Il se trouve qu’elle a les moyens financiers et intellectuels de cette liberté. À l’époque, des femmes qui en avaient la possibilité, comme elle, menaient une vie des plus libres. Mais elle demeure malgré tout une exception, c’est vrai. De même qu’est une exception cette autre jeune femme de mon roman qui, avocate - chose assez rare à ce moment-là - devient journaliste - chose tout aussi rare - pour mener une contre-enquête sur les circonstances exactes de l’assassinat de Jean Jaurès ».
D’ailleurs, ce qu’il nous fait découvrir sur cet assassinat est absolument vrai : « Les éléments de ce polar dans le roman sont rigoureusement fidèles au dossier judiciaire lui-même : quand le réel dépasse la fiction, laisser la place au réel peut se révéler très intéressant... »
Son roman aborde un aspect intéressant en évoquant ces femmes, veuves de guerre, mère, ou autres, qui se réunissent presque clandestinement l’après-midi dans la sacristie d’une église pour pouvoir parler entre elles de leurs souffrances : « C’est d’une actualité troublante. Je veux parler de la parole des femmes. De la parole confisquée des femmes. On en a beaucoup parlé pour de tout autres motifs ces temps derniers, et encore ces jours-ci, mais ce que l’on occulte constamment, à propos de la période de mon roman, et singulièrement après la victoire, c’est à quel point la parole des femmes a été, oui, confisquée, interdite. Elles ont le droit de souffrir, de pleurer, de gémir, sans doute, mais à petit bruit, et, surtout, qu’elles n’aillent pas lâcher le moindre mot pour demander des comptes, pour condamner, contester le pourquoi du comment de cette boucherie qui leur a pris un mari, un fils, un père, un frère, un fiancé, un amant... Une boucherie, une guerre que les historiens sérieux d’aujourd’hui, tel Jean-Baptiste Duroselle, disent incompréhensible et dont ils mettent en doute jusqu’à la nécessité même. Mais, euphorie patriotique oblige, silence dans les rangs endeuillés de ces centaines de milliers de femmes ! »
« Un Festin d’Ortolans » de Dominique Labarrière est publié par les Éditions De Borée.
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