La démocratie interdite
LITTÉRATURE
Peut-on encore faire ce que l’on veut sans devoir payer, être contrôlés ou être fichés ? Nos espaces de liberté sont-ils en train d’être grignotés progressivement ? Nous évoquons cette question sensible avec Richard Dessens, auteur de « La démocratie interdite ». Richard Dessens est docteur en droit, titulaire d’un DEA de philosophie et licencié en histoire. Il est aussi l’auteur d’ouvrages de philosophie, histoire des idées politiques et relations internationales. Il a été également enseignant pendant plusieurs années dans une école préparatoire aux concours d’entrée aux IEP et aux écoles de journalisme. Tout le monde observe une évolution vers une société très individualiste.
On pouvait penser que celle-ci favoriserait les libertés individuelles, or c’est exactement l’inverse : « L’individualiste est censé être flatté, parce que c’est une évolution progressive et très ancienne des idées qui mettent l’individu en avant, après l’humanisme et la déification de l’individu. Mais en réalité, entre ce qui est dit et ce qui est appliqué, les choses sont totalement différentes et il y a une espèce de manipulation de l’individualisme pour faire croire à une liberté individuelle sur des sujets tout à fait mineurs. On fait croire à tout un chacun qu’il est libre, alors que c’est tout un système d’enserrement très structuré des libertés qui est mis en place à travers cette affirmation de l’individualisme. Je vous donne un exemple de cette manière de faire tout à fait dictatoriale, mais très soft, avec les fake news, car c’est une dictature très soft, ce n’est pas l’armée en rangs serrés dans les rues. Il y a tout un déchaînement autour des fake news, c’est tout à fait légitime, d’ailleurs, quand on voit les inepties qui peuvent être publiées sur Internet... Mais le problème n’est absolument pas d’arrêter les fake news, qui relèvent d’un phénomène assez mineur : il s’agit de faire taire ceux qui ne sont pas d’accord avec les positions officielles... Il y a un amalgame très habile, qui consiste à expliquer que ce n’est pas bien de raconter n’importe quoi, comme le fait que l’homme n’a jamais marché sur la Lune, et l’on considère que c’est finalement la même chose que d’aller à l’encontre du politiquement correct imposé par 99 % des médias officiels ».
Donc, on fait toujours en sorte que la présentation soit acceptée par la majorité de la population, mais le produit ne correspond pas à ce qui est annoncé dans l’emballage : « Là encore, entre ce qui est imposé par les grandes élites politico-médiatiques et ce que pense le peuple, il y a une marge, mais il y a encore une espèce de soumission à l’intelligence supposée d’une partie du peuple qui, à force de matraquage, finit par se dire qu’il faut penser comme ceci ou comme cela. Si l’information était véritablement libre, peut-être que les choses seraient différentes et je crois que c’est ce qui inquiète beaucoup les dirigeants des démocraties occidentales actuelles. Regardez ce qui se passe en Hongrie, en République tchèque, en Italie ou en Autriche… Maintenant, les élites se disent : « S’il y a des gens qui ne pensent pas comme nous qui arrivent à être entendus, cela va être une catastrophe pour nous… » Évidemment, pas pour la démocratie, mais pour ce qu’ils appellent la démocratie... Parce que la démocratie, c’est maintenant ce que pensent les élites dirigeantes ! » Dès que l’on parle avec quelqu’un d’une génération précédente, il souligne toujours avec nostalgie : « Dans ma jeunesse, on était beaucoup plus libre et l’on pouvait faire certaines choses que l’on ne peut plus faire maintenant… » Cela entraîne même une forme de jalousie chez les jeunes… N’est-ce pas ce qui risque de créer un sentiment collectif de frustration ?
Pour Richard Dessens, « c’est possible, mais c’est très lent, car il y a des effets retard souvent important dans les réactions des peuples. J’ai regardé un sketch de Florence Foresti il y a quelque temps et elle disait avec humour : « Je me souviens de l’époque où l’on faisait de la moto sans casque, où l’on fumait au restaurant, où il y avait des transistors… » Il y a une espèce de nostalgie d’un monde où, finalement, on était plus heureux. C’est vrai, dans les années 60, la liberté était beaucoup plus large et il n’y avait pas ces restrictions au quotidien, ces grignotages de libertés individuelles qui sont toujours affichés pour le bien du peuple, car on fait toujours le bien du peuple malgré lui, avec les mêmes motifs de générosité. Dans mes cours, j’ai des jeunes de 22 ou 23 ans qui me disent : « De votre temps, on pouvait faire ceci ou cela. Aujourd’hui, on ne peut plus le faire, mais on a Internet qui est une place de liberté absolument fantastique… » Ils croient cela ! Je suis intervenu récemment sur le RGPD (Règlement général sur la protection des données) auprès de mes élèves. Je leur explique à cette occasion que lorsque l’on va sur Internet, on est fiché sous toutes les coutures, en évoquant notamment l’affaire Snowden, cet Américain membre de la NSA qui est parti en dévoilant tous les secrets - que l’on connaissait déjà, d’ailleurs - sur le fichage de 3 milliards de Terriens… Je leur ai demandé si cela ne les gênait pas d’être fichés sous toutes les coutures, avec toutes ces informations dans le Cloud. Or, ils ont réagi en disant que ce n’était pas très gênant ! Je trouve cette réaction assez extraordinaire : on leur explique que leurs libertés sont totalement contrôlées de tous les côtés, mais ils s’en moquent ! Le plaisir d’aller sur Internet leur donne un tel sentiment de liberté que peu importe le reste. Ils sont prêts pour la dictature et pour l’esclavage, tout en pensant qu’ils sont libres, puisqu’ils peuvent aller sur Internet et que l’on peut tout faire sur Internet... »
Finalement, l’infantilisation n’est-elle pas un chemin vers une dictature ? Richard Dessens revient sur cette idée : « Toujours au nom d’intérêts supérieurs et très généreux ! Il y a le prétexte de l’écologie, le prétexte des morts sur la route et l’on peut trouver des milliers d’autres prétextes pour encadrer les libertés jusqu’au ridicule. L’infantilisation de la population, c’est le début de la fin des libertés, c’est la mise en coupe réglée et le régime n’a plus de démocratie que le nom. Nous sommes dans l’hypocrisie permanente, Karl Marx a dit cela avant moi et autrement mais, entre ce qui est dit et la réalité des faits, il y a un monde ! Il y a même un changement de régime politique. Affirmer un certain nombre de principes que l’on n’applique absolument pas dans la réalité est effectivement une manipulation extraordinaire des idées et c’est la raison pour laquelle ce que j’exprime n’est pas une charge contre la démocratie. C’est plutôt un plaidoyer pour une véritable démocratie, telle qu’elle a pu être dans le passé. Et je ne parle même pas de la démocratie grecque. Mais, pour des raisons d’évolution du monde, il faut imposer un certain nombre de règles généralisées qui modifient complètement la nature des régimes politiques ».
Alors, ce n’est même pas la peine de remonter aussi loin : regardez ce film devenu culte comme « L’aventure c’est l’aventure », avec Lino Ventura et Jacques Brel. C’est très intéressant, car vous observez la société d’il y a une quarantaine d’années, avec tout ce qui est dit, la manière de se comporter, les gens d’extrême droite et d’extrême gauche qui discutent entre eux... Nous étions en fait dans une époque de grande démocratie… Richard Dessens souligne que « c’était une époque beaucoup plus tolérante. La tolérance est quelque chose qui a totalement disparu avec le débat. Pas de tolérance sans débat. On a supprimé le débat et on a supprimé la tolérance. Mais, à la fin des années 60, la mode était quand même au marxisme et aux louanges de l’Union soviétique, avec tous nos intellectuels qui sont revenus dessus, sans vergogne d’ailleurs ! Il valait mieux être pro Brejnev ou pro Khroutchev, qu’à Occident ou à Ordre Nouveau… La liberté n’était pas équivalente pour tout le monde, déjà à ce moment-là... Mais tout cela relève d’une lente évolution. C’est ce phénomène qui progresse et qui arrive aujourd’hui à faire en sorte qu’il n’y ait plus aucune tolérance. D’ailleurs, on ne cesse de parler de tolérance... Emmanuel Macron parle toujours du juste milieu : en même temps, il faut comprendre tout le monde mais, en même temps, il a une attitude d’une fermeté extrême, sur l’Europe par exemple... La véritable liberté, pour les gens, ce n’est pas ce que l’on appelait les libertés publiques, c’est surtout les petites libertés au quotidien, comme prendre sa voiture librement. On nous explique qu’il faut limiter la vitesse et qu’autrement, on va mourir. Alors, limitons la vitesse à 20 kilomètres/heure et il y aura beaucoup moins de morts ! C’est comme pour le tabac : pourquoi ne pas interdire le tabac, puisque c’est si dangereux ? L’État est criminel en laissant en vente des cigarettes qui tuent. Je ne comprends pas cette espèce d’hypocrisie permanente, mais les gens finissent par s’habituer parce que ces procédés sont très lents et cela se fait par petites touches. Donc, les gens ne se rendent pas compte qu’ils se font grignoter leurs libertés depuis des années. S’ils pouvaient être informés autrement, ils pourraient aussi raisonner autrement, ou raisonner tout court, et se rendre compte qu’il faudra peut-être secouer un jour ou l’autre le joug de cette situation que nous connaissons aujourd’hui dans les « grandes démocraties ».
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