Scène de crime.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Maud Tabachnik est souvent présentée comme la reine du polar en France, car elle a été la première femme à signer des romans policiers qui ont été de grands succès de librairie. À l’occasion de la sortie de son dernier livre, elle nous reçoit chez elle pour évoquer sa passion. Dans son dernier livre, « Scène de crime », elle raconte comment les gens passent à l’acte, elle analyse l’impulsion, mais elle ne va pas jusqu’à l’enquête policière : « Je ne sais pas faire une enquête policière... Je ne sais pas distribuer les indices le long d’un livre de façon à ce que le lecteur arrive, en même temps que l’enquêteur, au résultat. J’ai choisi un parti pris, qui se retrouve dans tous mes livres, où, pratiquement, c’est le lecteur qui sait d’emblée qui est le méchant. En revanche, l’enquêteur ne le sait pas et l’enquêteur doit chercher... En fin de compte, ce n’est pas le lecteur qui fait la gymnastique intellectuelle pour trouver, mais l’enquêteur. Une fois que j’ai lancé ces fils, on peut aller jusqu’au bout, mais le suspense se place à un autre endroit. Le suspense, c’est de savoir comment l’enquêteur va y arriver et pendant combien de temps le méchant va pouvoir se cacher. C’est un peu comme dans les films américains : je dis américains parce que les autres, je ne les regarde pas, ou presque pas... Il faut faire attention à ne pas être politiquement incorrect… D’ailleurs, je suis réputée pour l’être, politiquement incorrecte… »

Finalement, ce n’est pas un polar, mais une vision générale sur les humains, avec leurs nombreux défauts et quelques qualités, mais c’est vraiment de la psychologie : « Nous sommes tous des gens normaux et nous avons tous en nous un câble fragile. Il y a les grands criminels guerriers qui sont enivrés par la puissance absolue de leur pouvoir, mais il n’y a pas de malades mentaux chez les criminels. Les malades mentaux sont des gens qui ont des maladies bien répertoriées, comme la schizophrénie, la névrose, la paranoïa, et on peut les soigner. Les autres, on ne peut pas les soigner, puisqu’ils ne sont pas malades ». Son dernier livre présente des portraits très variés, puisque cela va du cadre d’une multinationale à l’islamiste : « On parle aussi souvent de conflits familiaux. J’ai voulu montrer qu’une petite fille de 13 ans est capable, avec une colère froide et déterminée, de faire basculer son destin. On a tué son chien, on a battu son père, elle a perdu sa mère après une agression et elle se retrouve confrontée à deux misérables crapules qui veulent profiter de leurs petits pouvoirs. En fin de compte, ce qui est dommageable pour l’espèce humaine, c’est cette sensation d’avoir un pouvoir, quel qu’il soit, aussi bien sur les gens, les esprits, la façon de travailler ou même dans les couples. Le pouvoir ne serait pas grave si on l’utilisait bien. Mais dès que les gens ont une petite barrette sur l’épaule, ils deviennent des super-chefs… »

Maud Tabachnik évoque également l’évolution des enquêtes policières. En effet, auparavant, le policier devait mener son enquête, poser des questions et rechercher des indices, or tout cela est dépassé à l’heure de l’informatique, de l’ADN et de la vidéosurveillance… Maud Tabachnik souligne que le roman policier évolue vers un aspect davantage psychologique : « J’ai écrit une quarantaine de livres, avec des thématiques différentes, mais je cherche comment on bascule dans ce que j’appellerai le mal. Maintenant, la grande nouveauté, c’est que l’on ne sait pas où est le mal et où est le bien. On ne sait plus définir tout cela, alors que j’ai la prétention personnelle de savoir où est le mal et où est le bien. Le bien, c’est laisser les autres vivre à leur guise, suivant l’expression tout à fait classique, et leur liberté s’arrête là où commence la nôtre. Le bien, c’est estimer que les gens ne sont pas plus mauvais que nous s’ils se conduisent bien. Se conduire bien, cela veut dire respecter l’espace vital de celui qui est à côté, respecter ce qu’il pense, sauf s’il pense mal. C’est là que j’interviens subjectivement, parce qu’il y a des gens qui pensent très mal. Il y a surtout l’atteinte à la vie : peu importe que ce soit la vie animale ou la vie humaine, je ne supporte pas cela ! Je déteste la lâcheté. Nous sommes entourés de lâches et c’est pour cette raison que je me bagarre tous les jours. On dit souvent que je suis une femme en colère : du matin au soir, je suis en colère. Je ne sais pas comment font les gens pour détourner leur regard et ne s’occuper que de leurs chaussures, de leurs week-ends, de leurs gosses ou de leur voiture… Je voudrais bien être comme cela, car cela doit être reposant. »

Derrière cette colère, il y a sans doute aussi une grande générosité, car c’est aussi par amour de l’homme et de la vie… Maud Tabachnik répond avec humour : « Bien sûr, mais je n’aime pas trop l’humanité ! J’aime la vie, j’aime mon entourage, j’aime mes amis, ils savent qu’ils peuvent compter sur moi autant que je peux... J’ai mon cercle de gens qui correspondent à mes valeurs, mais l’humanité me semble gigantisme : 7 milliards, cela ne sert pas à grand-chose, à part foutre en l’air cette planète et, quand on voit comment elle était belle, ce qu’elle a été, ce qu’elle a donné et ce qu’elle est maintenant, c’est un crève-cœur ! J’entends souvent autour de moi des gens dire qu’ils aiment les hommes et l’humanité. Je réponds : non, je n’aime pas indifféremment les hommes et l’humanité, j’aime quelques spécimens de l’humanité, ceux qui ont conscience que nous sommes des locataires sur cette Terre - et pas des propriétaires - que l’on doit partager avec les autres espèces et que l’on ne doit pas abîmer notre maison. Je ne suis pas une écologiste à tous crins, mais je respecte la vie ! »

Les enquêtes policières sont de plus en plus faciles à résoudre grâce aux évolutions technologiques. Demain, le meurtrier sera-t-il plus calculateur et plus technique, ou le coup de sang existera-t-il toujours ? « Il y a meurtre et meurtre. Il y a le meurtre qui se justifie quelque part et celui qui est injustifiable, parce qu’il ne relève que de la haine, de la cupidité, de la mesquinerie et de nos défauts. Je trouve assez bête de tuer quelqu’un par jalousie, car c’est un sentiment d’amour-propre et de propriété… Je ne tuerai jamais personne par jalousie, mais je pourrais tuer quelqu’un qui tuerait quelqu’un parce qu’il n’a pas la même couleur de peau, la même façon de penser ou la même façon de prier. Les meurtres passionnels diminuent beaucoup, parce que l’on commence à comprendre que la passion dure trois mois, puis, pendant trois ans c’est l’habitude et, après, ce sont les emmerdements… Mais au bout de cinq ans, on ne tue plus personne par jalousie, on ne retient plus l’autre ! Pour répondre à votre question, il y aura moins de meurtres passionnels et plus de meurtres liés à la haine. Notre civilisation est en train de se déliter. On ne responsabilise plus les gens ».

« Scène de crime » de Maud Tabachnik est publié aux Éditions de Borée.

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