Pactum salis

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Olivier Bourdeaut a signé l’un des plus gros succès de librairie de l’année 2016 avec « En attendant Bojangles », vendu à plus de 500 000 exemplaires, adapté au théâtre et bientôt au cinéma. Le prince des lettres, c’est ainsi qu’on le surnomme, présente son dernier roman « Pactum salis » dont l’action se déroule sur la presqu’île guérandaise. Quand on n’aime pas les études et quand on s’ennuie, mais quand on a accès à une immense bibliothèque, alors « on lit énormément ! Il y a deux choses qui sont primordiales pour créer l’imagination, c’est l’ennui que notre société ne connaît plus, puisque l’on a le monde dans notre poche, et la lecture a cet avantage par rapport à la télévision, c’est de faire travailler les méninges. Par conséquent, l’ennui et la lecture sont les deux raisons pour lesquelles je suis avec vous aujourd’hui. Je me suis ennuyé et j’ai beaucoup lu... » souligne l’auteur à succès.

Finalement, ce livre est un peu le miroir d’Olivier Bourdeaut dans la description d’un Parisien fêtard : « Les deux personnages que je décris sont deux versions abouties de ce que j’aurais voulu être à une période et de ce que j’ai échoué à devenir. Michel a fait fortune dans l’immobilier, alors que j’ai échoué dans l’immobilier. Je crois que j’ai dû vendre trois biens en dix ans, ce qui est largement insuffisant pour faire plaisir à ses patrons... J’ai été souvent renvoyé, alors que, quand j’ai commencé dans l’immobilier, j’étais persuadé que j’allais faire fortune ! J’ai commencé dans le grand appartement de mes parents, il faisait 200 mètres carrés et, au bout de dix ans dans l’immobilier, j’ai fini dans une chambre de bonne de 12 mètres carrés... Autant dire que ce n’est pas le symbole d’une réussite flamboyante dans le secteur ! Je suis le fruit de tous mes échecs, car, si j’avais réussi chaque fois que j’avais entrepris quelque chose, je ne serais certainement pas dans l’écriture. Michel Houellebecq disait que l’on est le fruit de ses frustrations et je suis finalement heureux d’avoir autant échoué… »

Dans ce roman, le personnage de Michel a un côté dandy, germanopratin, presque égaré... Une sorte de Beigbeder des temps modernes… Ce gars un peu méprisant commence par uriner sur le tas de sel du paludier... il est complètement ivre, il éprouve une sorte de mépris à son égard, mais au fil du roman on découvre qu’il a un cœur formidable, il se lie d’amitié, il a envie de pousser la brouette avec lui et c’est ce contraste entre ces deux personnalités qui le rend sympathique… Olivier Bourdeaut souligne : « J’ai de la tendresse pour lui, j’espère que cela se sent, mais ce n’est pas celui qui remporte les suffrages des cœurs et des têtes auprès des lecteurs que je rencontre. Je suis d’accord avec ce que vous dites : il est odieux au début, dans les premières descriptions, mais il y a un facteur très important car, pour rendre les gens odieux sympathiques, il y a le ridicule. Il est souvent ridicule, il devient forcément un peu plus sympathique et c’est lui qui entreprend toutes les démarches pour aller vers le paludier, s’excuser, essayer de comprendre son monde, alors que le paludier ne lui pose aucune question sur son monde. Vous avez raison, le personnage de Michel est odieux au début, mais il est beaucoup plus ouvert tout au long du roman ».

Il y a aussi le changement de prénom de Michel, qui s’appelait Michael au départ : « C’est quelque chose dont on me parle beaucoup, cette histoire de changement de prénom. J’ai lu récemment un ouvrage sur les cocottes, les demi-mondaines et les courtisanes. Toutes ces femmes venaient de milieux extrêmement modestes et elles ont toutes aristocratisé leur nom, comme Émilienne d’Alençon ou Liane de Pougy. C’était un procédé assez courant à l’époque pour se hisser au niveau des ministres qu’elles voulaient glisser dans leur lit… Elles avaient cette démarche qui consistait à lire énormément et à prendre des cours de maintien afin d’avoir suffisamment de conversation pour fréquenter des ministres. C’est quelque chose que fait Michel qui lit les 100 livres nécessaires pour avoir la conversation lui permettant de fréquenter des notaires et des avocats. En ce qui concerne le prénom, une de ces courtisanes lui dit que l’on ne peut pas garder le même nom pour plumer les pigeons et pour garder les oies. Alors, Michel change de prénom, car il constate, en regardant les ministres de la Ve République, qu’aucun ne s’est jamais appelé Michael, alors il lisse son prénom en passant de Michael à Michel. C’est un débat qui revient souvent dans notre société, la question du CV anonyme par exemple, ce n’est pas seulement l’adresse qui peut pénaliser, mais aussi le nom de famille, et il faut gommer tout cela pour accéder à un travail. C’est un débat que l’on a depuis une quinzaine d’années en France ».

Le personnage de « Dédé » plaît aussi beaucoup, c’est l’inverse des bobos, c’est le débauché de droite : « En lisant la presse, j’ai pu constater que la France était divisée en deux catégories, le beauf et le bobo, mais il me semble qu’il y a d’autres petites tribus satellites absolument sympathiques et j’ai inventé le « Dédé » le débauché de droite. C’est une trouvaille que j’ai faite en fumant des cigarettes devant mon écran d’ordinateur. J’ai la chance de côtoyer beaucoup de libraires et j’ai pu constater qu’ils aimaient bien ce « Dédé ». Il y en a beaucoup en France… »

L’autre protagoniste du livre s’appelle Jean : « C’est simple, Michel cherche à rentrer dans le monde à tout prix, alors que Jean cherche à sortir du monde à tout prix. Je disais que ces personnages incarnent finalement une version aboutie de ce que j’aurais voulu être à une certaine période. J’ai travaillé pendant quatre mois dans les marais salants et cet univers en retrait, basé uniquement sur les saisons et le climat, m’a beaucoup plu et il m’a même séduit. J’ai souvent vécu cette notion de se retirer du monde et, après la promotion de ce livre, je ne rêve que d’une chose, c’est de disparaître... Donc, il y en a un qui cherche à rentrer dans le monde, tandis que l’autre cherche à en sortir. Jean est né à Paris, ses parents sont des intellectuels, le père est universitaire, il élabore des théories, et sa mère est professeur. On ne peut pas dire que les choses se passent mal avec ses parents, mais cela ne se passe pas. Il y a des familles dans lesquelles cela ne se passe pas... Il n’y a pas d’atomes crochus, il y a une sorte d’indifférence qui s’installe, c’est le cas dans ce foyer avec des parents trop occupés à frotter leurs neurones. Finalement, il se sent en trop, il ne se trouve aucune vocation, il accepte l’éloignement que ses parents lui proposent, dans un immeuble haussmannien à Pigalle, il rencontre Henri, le fameux débauché de droite, avec lequel il s’entend à merveille. Néanmoins, comme c’est le cas pour beaucoup de « Dédé », leur comportement et leur fréquentation peuvent être épuisants, cela se finit assez mal et à ce moment-là, il décide de venir s’installer sur la presqu’île, de racheter des marais et de les réhabiliter. Il est inspiré en regardant un documentaire de France 3 lors d’une insomnie. Il se dit que c’est magnifique, ce n’est pas un retour aux sources, mais un aller aux sources, puisque c’est un endroit qu’il n’a jamais fréquenté. Je constate, en lisant la presse, que beaucoup de gens qui n’ont jamais vécu à la campagne fuient les grandes villes, notamment Paris, pour s’installer dans des endroits qu’ils ne connaissent pas, mais dans lesquels ils ont envie de se créer des racines, car, contrairement à ce que dit Jacques Attali, les gens qui cherchent des racines ne sont pas forcément des radis… C’est une phrase qui démontre la hauteur de la bêtise de l’individu… »

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