Macron ou la casse sociale.
LITTÉRATURE
Gérard Filoche est un personnage intéressant et, même lorsque l’on ne partage pas ses idées, on doit reconnaître que cet homme est cultivé et qu’il a parfois du bon sens… Militant syndicaliste et politique depuis plus de 55 ans, Gérard Filoche a notamment été communiste, cofondateur de SOS Racisme, puis cadre dirigeant du Parti socialiste de 1994 à 2017. L’ancien inspecteur du travail vient de publier deux livres dans lesquels il dresse un bilan très négatif de l’action d’Emmanuel Macron.
On a souvent l’image caricaturale d’un Gérard Filoche inspecteur du travail qui recherche la moindre broutille ou la moindre punaise mal accrochée... Or, en réalité, il défend dans son dernier livre sur Emmanuel Macron un modèle économique assez traditionnel, sans haine à l’égard des petites et moyennes entreprises… Gérard Filoche répond sur ce point : «Absolument. Il existe des variétés de capitalisme. Il y a une forme de capitalisme qui a été amenée, par les rapports de forces sociaux, par la force du salariat aussi, à faire un certain nombre de concessions sur la protection sociale, les salaires ou la redistribution des richesses, qui a été bien meilleure que ce que nous connaissons aujourd’hui avec Macron. Macron est l’un des pires, parce que son modèle c’est Margaret Thatcher : il l’a dit en Grande-Bretagne et il essaie de nous imposer, quarante ans après l’élection de François Mitterrand, le modèle thatchérien d’une façon presque fanatique. Il veut supprimer la société salariale, il veut une société sans statuts et il propose de supprimer les cotisations sociales... Ce qui est une vraie contre-révolution par rapport à ce que nous vivons depuis 1945. Emmanuel Macron va plus loin quand il dit qu’il veut une France start-up. C’est un vrai retour à avant le salariat, lorsque nous avions des loueurs de bras, des tâcherons... On appelait cela des appointés ou des trimardeurs. Maintenant, ce sont des start-upeurs, des développeurs, des incubateurs, des managers et des auto-entrepreneurs. Mais c’est la même chose ! Ce sont des gens qui auront un contrat commercial et non plus un contrat de travail. Emmanuel Macron a d’ailleurs dit : « Ne cherchez plus de patrons, mais des clients ! » On revient cent soixante dix ans en arrière, avant le droit du travail, le code de la fonction publique, les horaires, le SMIC, l’hygiène, la sécurité, les conditions de travail, les institutions représentatives du personnel, la médecine du travail, l’inspection du travail… Il casse tout cela et c’est une vraie contre-révolution ».
Pourtant, face à cela, on ne décèle pas de mouvement de révolte important : certes, on entend formuler une sorte de mécontentement, mais avec un certain fatalisme, comme si c’était l’évolution naturelle de la vie… Gérard Filoche est nuancé sur ce point : « Vous pouvez avoir en apparence raison en disant cela. On ne voyait pas Mai 68 quelques semaines avant Mai 68 ! Rappelez-vous Pierre Viansson-Ponté, qui disait que la France s’ennuyait : deux mois seulement avant Mai 68, il ne voyait pas le train arriver… Il y avait pourtant un mécontentement qui s’était développé, mais les gens ne voyaient pas Mai 68 arriver. Comme la situation était intenable sous De Gaulle et Pompidou, le couvercle a explosé brutalement. Il y a quelque chose de parallèle aujourd’hui, puisque les gens souffrent depuis des années. Ils ont eu un grand espoir avec l’arrivée de la gauche, mais ils ont été immédiatement trahis par la politique de François Hollande et c’est ce qui a permis à Macron de se glisser entre les gouttes et d’arriver au pouvoir subrepticement. Il dit lui-même qu’il est arrivé par effraction et qu’il y a une espèce de violence de l’histoire. Il y a une contradiction entre cette violence de l’histoire et ce qu’il veut faire subir à notre société. Alors, les gens en prennent conscience longuement, avec les cheminots à l’avant-garde, puis les pilotes d’Air France et les étudiants, mais aussi les salariés qui vont perdre leurs droits et enfin les auto-entrepreneurs qui comprennent qu’ils sont des dupes et des pauvres indépendants floués qui s’auto-exploitent… Tout cela mature et je veux bien admettre qu’on ne puisse pas le voir du premier coup. J’ai senti Mai 68 avant Mai 68 et je sens qu’il y a une contradiction explosive entre ce que notre société est, aspire à être, voudrait être, et le traitement brutal et sauvage que lui inflige Macron ».
On observe effectivement de nombreux témoignages d’auto-entrepreneurs ou de jeunes qui essaient de lancer ce qu’ils appellent une start-up et qui échouent. En réalité, cette France qui lève des fonds, ce sont seulement quelques milliers de personnes contre des milliers et des milliers de gens qui triment… Gérard Filoche n’est pas dupe sur ce point : « 90 % des actifs sont des salariés et non des indépendants ou autre chose ! Pour la moitié de ces actifs, le salaire médian est de 1 700 euros et 9 millions d’entre eux ont moins de 900 euros. Cela veut dire que le salariat lui-même est extrêmement surexploité aujourd’hui. On parle souvent de ces patrons qui gagnent six cents SMIC, mais 98 % des salariés gagnent moins de 3200 euros nets. Cela veut dire qu’il y a eu un compactage des salaires. Le dernier moment où il y a eu une petite redistribution positive, c’était sous Lionel Jospin, avec les 35 heures. Et la meilleure année sociale, c’est l’ an 2000. Mais, depuis, avec Chirac, Sarkozy et Hollande, une parenthèse malheureuse et regrettable, on a Macron et on a l’impression d’une espèce de rouleau compresseur qui essaie de rattraper les temps de Reagan et de Thatcher pour nous imposer cela en France. C’est contradictoire avec la masse du salariat qui ne peut pas accepter cela. C’est très brutal et on appelle cela la théorie du choc : si l’on vous écrase de partout en même temps, vous êtes obligé de ployer et de céder. Il y a plusieurs millions de militants en France mais, au-delà, de plus en plus de Français pensent que la finance abuse, que les riches sont trop riches et que l’on nous en prend trop… Macron a des pieds d’argile à cause de cela ».
En province, il y a une France qui travaille et qui n’est pas dans cette opposition entre les patrons et les salariés. Il s’agit de de nombreux commerçants, coiffeurs ou restaurateurs, avec trois ou quatre salariés, qui ne gagnent pas très bien leur vie et qui s’efforcent de gérer honnêtement leur entreprise. Gérard Filoche souhaite aussi s’adresser à cette France : « J’ai été inspecteur du travail pendant trente ans, j’ai visité près de 10 000 entreprises avec le Code du travail à la main et je sais très bien distinguer les petites, les moyennes et les grosses. Tout se joue dans 1 000 entreprises en France, ces 1 000 entreprises qui font 50 % du produit intérieur brut. Ce sont elles qui décident du sort de toutes les autres. Pour le boulanger, ce n’est pas le salaire de son apprenti ou de sa vendeuse qui compte, c’est le prix du pétrin d’un côté et le prix de la farine de l’autre. Ce sont 1 000 entreprises qui décident de ces prix fondamentaux. Vous savez que 80 % des entreprises sont des sous-traitantes, ce qui signifie qu’elles ne sont pas indépendantes. Donc, les vrais adversaires des petits et moyens employeurs sont les entreprises qui les écrasent par la baisse des prix qu’elles imposent. Je voudrais que l’on régule tout cela et je voudrais que les donneurs d’ordres soient responsables économiquement et juridiquement de tout ce qui se passe sous leurs ordres : par exemple, quand il y a une entreprise intervenante, elle doit être alignée sur la convention collective de l’entreprise utilisatrice. Il n’est pas normal que des chaînes de coiffeurs qui ont 3 000 salariés n’aient aucune institution représentative du personnel parce qu’il n’y a pas plus de 7 ou8 salariés par salon de coiffure ! Si vous avez la même étiquette dans 2 000 villes, on doit pouvoir faire reconnaître que c’est une société unique et l’employeur ne doit pas pouvoir se défiler par rapport à ses obligations sociales. Je vous dis cela aussi pour McDonald’s, qui n’a même pas de comité central d’entreprise en France, tellement c’est éclaté... Alors qu’en Californie, ils ont été obligés de payer tous les salariés de McDonald’s au même tarif que la maison-mère... Nous sommes en retard et cela ne peut que s’aggraver avec Macron, parce que c’est un libertarien anti droits sociaux. Je suis très vigilant vis-à-vis des petites entreprises et je montre du doigt les responsabilités et les fortunes énormes des grosses entreprises. En vérité, Macron est là pour que ces 1 000 entreprises soient les Shadoks qui pompent, pompent, pompent et cela ne revient jamais… Macron est le complice numéro un de tout cela. C’est le chef leader de la finance. C’est le plus réactionnaire des dirigeants européens. Il est le leader des trafics financiers libres, des optimisations fiscales libres, au détriment des petits et des indépendants ».
« Macron ou la casse sociale » de Gérard Filoche est publié aux Éditions L’Archipel. « Le social au cœur. Mai 1968 vivant » de Gérard Filoche est publié aux Éditions L’Archipel.
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