Pour en finir avec la Corée du Nord.
LITTÉRATURE
Pierre Rigoulot est historien, directeur de l’Institut d’histoire sociale et, par ailleurs, l’auteur de plus d’une dizaine d’ouvrages sur le communisme, le totalitarisme, l’antiaméricanisme et l’Occupation. Il est aujourd’hui en France celui qui connaît le mieux la Corée du Nord. Dans son dernier livre, il propose des pistes pour régler la situation, tout en excluant évidemment l’option militaire. L’historien, que nous avons interrogé, revient sur son vif intérêt pour ce sujet : « J’ai beaucoup travaillé sur le mouvement communiste international et la Corée du Nord faisait partie de ce mouvement communiste, avec quelques particularités, comme un culte de la personnalité particulièrement délirant, un pouvoir qui se transmet de père en fils... Cela ressemble à une vieille monarchie occidentale et c’est assez étonnant. La Corée du Nord est issue du mouvement communiste international et elle en est plus ou moins sortie. Cependant, elle reste dans sa structure économique et politique à l’égal de ce que l’on trouvait parmi les pays communistes des années 50 : une idéologie unique et obligatoire, un chef incontesté, un appareil de répression bien organisé, avec l’existence de camps de concentration... C’est ce qui reste de la période communiste. La Corée du Nord ne se réfère plus explicitement à Marx, Lénine ou Staline, puisqu’elle a constitué une sorte de socialisme à la mode coréenne qui insiste beaucoup sur l’autosuffisance. C’est assez amusant puisque la Corée du Nord est tout sauf autosuffisante car elle dépend beaucoup de la Chine pour ses approvisionnements énergétiques et de la bonne volonté d’un certain nombre d’O.N.G. occidentales pour nourrir sa population ».
Lorsque l’on se penche sur ce pays, on a l’impression que sa population vit dans un monde parallèle, presque sur une autre planète et, ce qui est terrifiant, c’est qu’elle semble y croire vraiment… Pierre Rigoulot confirme que les contacts avec l’extérieur sont quasiment inexistants : « Oui et non... On a l’impression que la famille de Kim Jong-un, l’actuel dirigeant de la Corée du Nord, vit fort bien et connaît très bien le monde occidental en faisant venir toutes sortes de biens luxueux pour les distribuer à l’élite. On a l’impression que ces gens gèrent leur pouvoir absolu et, quant à leur croyance dans l’idéologie qu’ils diffusent, elle leur sert à maintenir leur pouvoir. Quant à la population, il faut dire qu’elle est matraquée journellement par une propagande incessante et, comme les contacts avec le reste du monde sont très limités, ils n’ont pas de points de comparaison. Je ne suis pas sûr qu’un certain nombre d’entre eux ne croient pas qu’ils vivent dans un régime normal… »
En effet, « c’est un pays extrêmement fermé. Il y a 1500 à 2000 personnes qui arrivent à se sauver du pays, ce qui montre que tout le monde ne croit pas que ce soit le meilleur possible des régimes... Donc, il y a quelques failles. Dans le mur qui sépare la Corée du Nord de notre monde, ces failles se multiplient, car de plus en plus de gens passent du matériel informatique en contrebande. Il y a des appareils pour regarder des DVD qui viennent de Chine et qu’un certain nombre de gens achètent en douce en faisant attention au régime qui surveille tout cela. C’est vraiment très important et le régime a bien raison de se méfier... Il y a des gens qui sont exécutés en public pour avoir écouté des opéras, des morceaux de musique ou lu des textes qui venaient de Corée du Sud ou de Chine…
Dans un tel contexte, Pierre Rigoulot se montre quand même assez positif : « Je suis optimiste, parce que je pense que toutes ces informations, ces images et ces textes qui viennent de l’extérieur, vont progressivement mettre en cause l’adhésion idéologique aux dirigeants du pays. Mais ce n’est sans doute pas demain que l’on verra renverser la dynastie des Kim ! Pour en finir avec la Corée du Nord, je ne souhaite pas que ce pays soit vitrifié et je ne suis pas partisan de l’option militaire. Je suis plus pacifique, parce que je pense aux mesures de rétorsion que peuvent avoir les Coréens du Nord avec les armes nucléaires et chimiques. Séoul se trouve à une quarantaine de kilomètres de la zone démilitarisée et l’on peut craindre beaucoup pour cette ville de 20 millions d’habitants s’il y avait une attaque. Alors, il faut trouver d’autres solutions. Je ne ferme pas les yeux sur ce qu’est la Corée du Nord et il faut continuer d’appliquer les sanctions, parce qu’il n’y a aucune raison pour que l’on facilite la construction de nouvelles armes. Il faut, au contraire, empêcher que le pouvoir ait les moyens de se doter d’armes encore plus puissantes, mais il faut aussi vraiment s’organiser au nom du droit à l’information. On peut même faire appel à l’ONU pour faire en sorte que les Nord-Coréens apprennent un peu ce qu’est le monde extérieur, pas seulement ce qu’il y a de bien, mais aussi ce qu’il y a de moins bien. Ce qui est important, c’est de faire connaître à nos compatriotes également ce qui se passe dans ce pays. Pour une fois, je trouve que la télévision a fait un bon travail : il y a eu beaucoup de reportages sur les réfugiés, on a compris qu’il y avait des camps et un régime de terreur. C’est une bonne chose. Maintenant, c’est le mouvement inverse qu’il faut encourager. Il faut que les informations entrent dans le pays. Certes, ce n’est pas facile, mais je crois qu’il y a un mouvement. Il faut partir de cela pour accroître les informations qui pénètrent en Corée du Nord. Ce sera très bien pour la population, qui verra autre chose que de la propagande à la gloire du régime. Un mouvement est en marche, je propose simplement qu’on l’accélère, mais je ne suis pas dans l’utopie ! Il y a longtemps que je croise des amis qui connaissent bien ce pays et qui étaient persuadés que ce régime n’en avait plus que pour quelques années… Or, une quinzaine d’années sont passées, ils sont toujours là et, malheureusement, ils sont très bien armés ».
Toutefois, cette solution « douce » va nécessiter beaucoup de temps : « On peut effectivement imaginer plusieurs années avant que quelque chose se débloque. Il y a également des circulations de marchandises, de la corruption et, dans ce régime particulièrement rigide, je vais applaudir l’existence d’un peu de corruption, car cela ne peut être qu’une bonne chose pour la population... En 1990, il y a eu une famine terrible dans le pays, alors qu’il n’y avait pas de guerre, mais le système ne tournait plus. Il y a eu malheureusement des dizaines et des dizaines de milliers de morts. Contre cette terrible famine, des gens ont cherché à s’en sortir, sans l’aide de l’État qui était incapable de fournir de quoi manger. Finalement, on a vu se développer une sorte d’économie qui ne tenait plus compte de ce système organisé par l’État. On a vu des marchés se développer, des entreprises souterraines se constituer... Tout n’est pas ignoré du pouvoir et des cadres qui touchent au passage des bakchichs pour fermer les yeux. C’est quelque chose qui échappe à la logique d’un système totalitaire et cela va contribuer aussi à miner le régime. Apparemment, on a un régime très fermé, très solide mais, en même temps, on apprend, quand on écoute les confidences des réfugiés, qu’il y a un certain nombre de choses qui le minent de l’extérieur ».
Alors, la véritable dictature se résumerait-elle à l’interdiction d’accéder à l’information venue de l’extérieur ? Pierre Rigoulot souligne : « C’est l’une des caractéristiques d’un État totalitaire, un État qui prend complètement en charge la population et qui ne veut pas du tout que d’autres participent à la formation intellectuelle, affective et culturelle. L’État contrôle tout en fermant toutes les fenêtres. C’est l’une des caractéristiques essentielles de la Corée du Nord. Quelqu’un qui vit en Corée du Nord a réussi à faire passer un texte d’une façon tout à fait anonyme, c’est un recueil de nouvelles, et l’on voit très bien l’importance de la fermeture. On ne peut pas circuler librement et les idées qui viennent d’ailleurs ne peuvent pas circuler ». Dans ce contexte, ne faudrait-il pas encourager le tourisme afin de faciliter les contacts avec l’extérieur ? Pierre Rigoulot reste prudent à cet égard : « Les touristes qui vont là-bas rapportent des devises fortes avec lesquelles le pouvoir peaufine son arsenal nucléaire. D’un autre côté, il faut multiplier les contacts puisque ces gens souffrent de leur confinement. Il y a quelque chose de contradictoire dans tout cela. Mais, tant que l’occasion se présente, il faut s’arranger pour que les gens aient des échos du monde extérieur ». Ainsi, c’est sans doute par le biais d’une relation longue et permanente entretenue avec la population de Corée du Nord que l’on pourra permettre à ce pays de sortir enfin du communisme.
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