Maman et pourtant. De la vie à la mort in utero.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Danielle Schroder était convaincue qu’elle allait donner la vie, mais elle a appris à la maternité que son bébé était déjà mort dans son ventre. De nombreuses femmes sont confrontées à cette terrible situation, mais cela reste un sujet tabou et c’est pour cette raison qu’elle a voulu témoigner dans un livre bouleversant. Elle s’adresse aux couples qui vivent un véritable cauchemar lorsqu’ils doivent affronter ce drame car les proches ne savent pas comment intervenir pour soutenir une femme qui pensait mettre un enfant au monde. La perte d’un bébé in utero est une inimaginable souffrance, souligne Danielle Schroder : « On porte la vie mais, malheureusement, on peut terminer en portant la mort... »

Ce 26 février 2016 a été le plus horrible jour de sa vie : « C’était un séisme. En mai 2015, j’apprends cette bonne nouvelle : un enfant prend place en moi. J’attends le 1er juillet, jour de la Saint Thierry, et j’annonce à mon mari Thierry que je suis enceinte. Je l’annonce également à notre fils Lucas qui avait 9 ans à cette époque. Il saute de joie, puisqu’il rêvait d’avoir un petit frère depuis quelques mois. Lucas a eu 11 ans le 20 février dernier et Loris aurait eu 2 ans le 26 février. Ce qui est paradoxal, c’est que Loris a pointé son petit bout de nez le jour du terme de Lucas. On peut dire que notre fils aîné a un ange gardien... Alors, pendant ma grossesse, tout se construit, je suis une maman heureuse, il y a un papa content et un enfant joyeux. Franchement, rien d’anormal, une très belle grossesse. Mais j’ai quelques doutes quand même, parce qu’à la quarantaine on sait qu’une grossesse peut s’arrêter du jour au lendemain. Je l’avais dit à Lucas… Mais, après, on n’en parle plus. Il y a les premiers mouvements, les premières caresses sur le ventre, et j’explique à Lucas comment les choses se passent. Tous les trois mois, il y a une échographie et la dernière date du 29 janvier 2016. Tout est bien et c’est un beau bébé qui s’annonce. Le 12 février 2016, j’ai encore un doute, mais je fais confiance à ma gynécologue. Elle me demande comment les choses se passent et je lui dis que tout va bien. Elle commence à chercher le cœur du bébé, elle a des difficultés, mais elle me dit que c’est normal. D’un seul coup, on entend très vite des petits battements, mais comme la fréquence est trop basse, elle me dit qu’elle ne va pas enregistrer cela dans mon dossier. Aujourd’hui encore, je me conforte en disant que c’était bien mon fils... Mais je crois que j’aurai toujours un doute. Est-ce que c’était mon propre cœur ? Ce bruit était-il celui de Loris qui était déjà défaillant ? Mais je me dis que tout va bien et je ne pense absolument pas au drame. Je sens cet enfant bouger et je ne me pose pas la moindre question. J’appelle ma maman en lui expliquant que tout va bien, mais que l’on n’a pas pu enregistrer la fréquence parce que c’était trop rapide. En rentrant chez moi, je fais le même commentaire à mon mari. Mercredi 24 février 2016, le travail commence et, contrairement à Lucas qui est né par une césarienne, je ressens des contractions. Dans la nuit de jeudi à vendredi, j’appelle la maternité en expliquant que j’ai des contractions toutes les dix minutes et je demande ce que je dois faire. On m’explique que le travail va commencer et les contractions deviennent plus fortes. Je reste calme. Pendant un moment, lors du petit-déjeuner, je me tiens à mon réfrigérateur parce que je suis poussée par une grosse contraction. Mon mari dépose à l’école Lucas, qui dit à ses camarades que c’est un grand jour parce que son petit frère va arriver et je pars ensuite à la maternité avec le sourire. Nous arrivons aux urgences. Je suis heureuse. Tout va très vite et c’est un homme qui vient me faire passer les examens. Il pose le monitoring sur mon ventre. J’ai le sourire, mais il me dit qu’il va aller chercher une autre machine parce qu’il n’entend pas bien, car celle-ci est vieille… Il revient avec un autre appareil et je vois ses doigts tourner un bouton. Il coupe le son et il me dit à nouveau qu’il doit s’absenter quelques minutes. »

Finalement, « il savait, mais il ne savait pas comment le dire. D’ailleurs, il n’a pas le droit de l’annoncer aux parents. C’est le gynécologue obstétricien qui doit faire cette annonce. Il me demande de l’accompagner pour passer une échographie. Je ne me doute absolument de rien. Mon mari avait déjà des doutes - il me l’a dit plus tard - mais il ne me fait rien ressentir. Dans la salle d’échographie, d’autres mamans viennent passer des visites et j’entends des rires. La gynécologue arrive, mais je ne m’aperçois de rien et je suis convaincue que je vais voir mon fils. On me bascule à gauche et la gynécologue me demande : « Depuis quand sentez-vous cette masse dans votre ventre ? » Effectivement, j’avais signalé que je sentais un genre de yo-yo, mais l’enfant prend tellement de place que l’on ressent évidemment des mouvements. Je lui réponds que je ressens cette masse depuis plus d’une dizaine de jours et elle me dit, alors que je vois l’enfant à l’écran : « Il n’y a plus d’activité cardiaque ». Je ne pleure pas, je ne comprends pas... Mon mari est effondré et il me tient la main. J’ai mis mes mains sur mon ventre et je me suis sentie sale parce que je ne portais plus la vie, mais la mort. À cet instant, j’ai demandé une césarienne parce qu’il était hors de question que je mette au monde un enfant mort. Je portais un enfant mort, mais mon corps travaillait ».

Danielle Schroder raconte aussi dans son livre la naissance de Lucas. Son mari était militaire à l’époque, elle confie aussi avoir été enceinte quelques années avant cet événement douloureux, mais elle avait alors décidé de ne pas garder ce deuxième enfant : « Je parle de cette IVG, parce que j’ai un tracé psychologique très fort. Je suis une maman qui porte des enfants, mais avec difficultés. J’ai été atteinte d’endométriose, une maladie qui paralyse tout le système de la grossesse. J’ai subi une opération avec des soins, des médicaments, un suivi obstétricien... Donc, entre le moment où l’on décide d’avoir Lucas et son arrivée, cinq ans se passent. Il faut faire appel à la procréation médicale. Il faut que le mari soit fort dans toutes ces étapes, parce que c’est un enfant qui est construit avec amour, mais pas par acte sexuel. Il faut prendre des médicaments, se rendre à des rendez-vous... Au bout de la troisième insémination, nous nous étions dit que ce serait la dernière. Mais le miracle est arrivé… Sept ans après l’arrivée de Lucas, nous ne voulions pas d’autres enfants. Ma sœur se marie en 2014 et c’est la fête… Mais je suis sous antidépresseurs parce qu’après la naissance de Lucas, j’ai fait une déprime post-partum. C’était très long et on m’a détecté un problème au niveau des neurones de l’humeur. Après ce mariage, nous partons en vacances dans le Sud et j’arrête mes antidépresseurs du jour au lendemain. Je tombe enceinte et, très vite, je retombe dans une phase de déprime. J’ai des envies suicidaires, je n’ai pas d’humeur et je n’ai pas d’humour. Un soir, je pique une colère, je ne me reconnais pas et je prends l’initiative d’arrêter cette grossesse. J’engage des démarches et, en mon âme et conscience, avec mon mari qui respecte mon choix, j’arrête cette grossesse au bout de huit semaines. »

Évidemment, deux ans plus tard, cet acte a retenti en elle : « Je crois qu’il y a une vie après la mort. Lucas a son ange gardien qui nous protège aussi. Après tout cela, je me suis mise à la lecture. J’ai lu beaucoup de livres sur le deuil et cela m’a fait prendre conscience de beaucoup de choses sur l’âme. À cette époque, j’avais 40 ans et je n’avais jamais vu une personne décédée dans ma vie. J’ai compris qu’il ne fallait pas en faire quelque chose de négatif. Mon enfant n’est pas là, mais je dois le faire vivre différemment ». Dans le débat sur l’avortement, certains estiment que l’être humain est présent dès la première seconde, parce que c’est déjà une âme : « J’irai même plus loin, en disant que c’est à partir du moment où l’on a envie d’un enfant, qu’il est déjà là... Pour moi, la conception de l’enfant est déjà dans la pensée. Vous comprenez donc pourquoi j’ai regretté cette IVG... Mais c’était une mauvaise période ». C’est évidemment un livre bouleversant et, pour l’achat de chaque exemplaire, 10% sont reversés à l’association « Sa Vie », une structure d’aide au développement de la recherche sur le syndrome de la mort subite ou inexpliquée du nourrisson.

« Maman et pourtant. De la vie à la mort in utero » de Danielle Schroder est publié aux Éditions Edilivre.

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