Ma vie d’auto-entrepreneur : Pas vraiment patron, complètement tâcheron.
LITTÉRATURE
Le livre de Sophie Vouteau est amusant, mais aussi très instructif. Il est écrit dans un style alerte et elle y dénonce de façon ironique le statut de l’auto-entrepreneur. On parle beaucoup de ce statut qui est présenté aux chômeurs comme la solution miracle. En réalité, les situations sont surtout précaires et c’est donc un état des lieux sévère que dresse Sophie Vouteau.
Lorsque celle-ci se retrouve sans emploi, deux voies s’offrent à elle : être au chômage ou à son compte. Alors, elle devient auto-entrepreneur : « Le point de départ de mon aventure, ce n’était pas vraiment créer une entreprise mais, comme je venais de perdre mon travail, je voulais en retrouver un autre rapidement. Quand on arrive à Pôle emploi, dans les conseils que l’on vous donne, on vous répète souvent qu’il faut se mettre à son compte en devenant auto-entrepreneur. Je suis allée dans des salons et j’ai été emballée par cette atmosphère de créativité, en écoutant des témoignages de personnes qui avaient réussi et qui avaient l’air parfaitement heureuses. J’ai été rattrapé par cet enthousiasme de la création d’entreprise et j’ai choisi la voie de l’auto-entrepreneuriat, parce que c’était ce qu’il y avait de plus simple à mettre en œuvre. Il suffisait simplement de remplir un formulaire pour pouvoir facturer ses clients… »
Mais, très vite, l’heure est au désenchantement car, devenue pluri-active par nécessité, elle vend son savoir-faire par petites tranches à des clients qui la paient selon leur bon vouloir, au mépris des devis qu’elle s’évertue à élaborer : « Je suis attachée de presse, mais aussi éditrice. J’ai dû me former très rapidement à d’autres compétences, comme rédactrice web, webmaster, afin de pouvoir offrir mes prestations au plus grand nombre de clients possible. Au départ, on nous explique que nous aurons très peu de charges et peu d’achats de matériel, ce qui explique que l’on peut démarrer avec rien. Mais ce n’est pas la réalité que j’ai rencontrée sur le terrain parce que, quand vous démarrez avec zéro euro, vous êtes quand même obligé de puiser dans vos économies et dans l’argent du foyer pour vos achats. Et en attendant le retour sur investissement, vous vous appauvrissez. J’ai dû faire face à des achats de matériel, comme un ordinateur ou un smartphone, et souvent on commence à s’endetter… Il y a de nombreuses charges qui s’ajoutent et, en prestations de services, avec le régime d’auto-entrepreneur, on paie des impôts sur des revenus qui ne sont pas réels puisque l’on ne peut pas déduire ses charges. Dans le livre, je fais un bilan mensuel de toutes mes charges et j’arrive à près de 1500 euros par mois. Je ne parle pas des charges sociales...»
Par ailleurs, ses compagnons d’infortune, rencontrés dans les espaces de co-working, font le même constat : solitude, insécurité économique, absence de protection sociale, absence de reconnaissance, endettement, stress… Avec, au bout du chemin, pour une grande majorité, la précarité. Sophie Vouteau rappelle : « Le chiffre d’affaires d’un auto-entrepreneur est de 4500 euros par trimestre, ce qui fait en moyenne 1200 euros bruts par mois et il ne vous reste plus grand-chose à l’arrivée… »
Il s’agit de problèmes qui peuvent se poser chez tous les entrepreneurs… Alors, n’est-ce pas finalement logique lorsque l’on veut être à son compte ? Elle répond sur ce point : « Je me suis posé cette question en me demandant si je ne me plaignais pas trop. Mais je pense surtout à toutes ces personnes qui se retrouvent un jour sans emploi, tout simplement parce qu’elles sont arrivées à un âge limite, alors que les gens ont besoin de travailler même après 50 ans. Ces personnes qui cherchent un emploi ne veulent pas forcément être des entrepreneurs. Parfois, on a ce fantasme d’être libre et indépendant, mais il y a quand même un fossé. Quand on propose aux chômeurs de créer leur activité, je dis souvent qu’il y a anguille sous roche, parce que c’est une façon de s’en laver les mains. Évidemment, il y a des entrepreneurs qui décident de monter leur boîte et qui savent à quoi s’attendre, ils ont quelque chose en ligne de mire, mais je parle de cette réalité de gens qui sont auto-entrepreneurs parce qu’ils n’ont pas eu le choix. Ce sont des autos-entrepreneurs contrariés, qui n’auront pas la même endurance face aux difficultés. Je me suis battue. La première année a été très difficile et je ne pense pas être la seule. Depuis la sortie de mon livre, je reçois de nombreux témoignages de personnes qui me disent que c’est leur réalité aussi. Nous sommes à un moment de l’histoire où ceux qui constituaient la classe moyenne, voire la classe moyenne supérieure par rapport à leurs revenus, sont souvent ceux qui se retrouvent aujourd’hui auto-entrepreneurs. Je dénonce aussi ce fossé entre une classe moyenne qui devient de plus en plus pauvre et une infime catégorie de gens qui s’enrichissent énormément. Il m’est arrivé de travailler jusqu’à 80 heures par semaine pour pas grand-chose, et parfois rien quand on se retrouve avec des clients qui ne paient pas ! On produit de la richesse et on ne gagne rien, alors, qui récupère le produit de ce travail ? Ensuite, quand on regarde les statistiques, on observe qu’il y a de plus en plus de personnes qui sont milliardaires et de plus en plus de personnes qui sont de plus en plus pauvres à l’opposé ».
L’auto-entrepreneur serait donc en quelque sorte le prolétaire des temps modernes. Mais ce n’est pas tout : « Je consacre tout un chapitre aux GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) car, quand vous créez votre entreprise, on ne peut pas passer à côté d’eux. Tous ceux qui ont créé une entreprise sont sollicités à un moment ou un autre par Google ou Facebook pour avoir des liens sponsorisés, or cela ne rapporte pas forcément grand-chose. Je dénonce ce système qui consiste à précariser le plus grand nombre au profit de quelques-uns. Au final, on travaille beaucoup pour pas grand-chose et on paie beaucoup de charges ».
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