Esprits et démons. Histoire des phénomènes d’hystérie collective
LITTÉRATURE
C’est un livre passionnant qui vient d’être publié par le professeur Yves-Marie Bercé qui, pour la première fois, analyse dans leur globalité les phénomènes d’hystérie collective du Moyen-Âge à nos jours. Certaines crises sont devenues célèbres et scandaleuses par leur ampleur et leur durée, comme les convulsions jansénistes à Paris au XVIIIe siècle, ou les délires des femmes de Morzine dans les années 1860. Ces phénomènes d’hystérie collective nous éclairent sur les conditions de vie et les préoccupations des communautés qu’elles ont touchées. Yves-Marie Bercé est historien, membre de l’Institut et professeur émérite d’histoire moderne à la Sorbonne. Il a notamment été visiting professor à l’université de Minneapolis (États-Unis) et directeur de l’École nationale des chartes. En 1998, l’ensemble de son œuvre a été distingué par le prix Madeleine Laurain-Portemer. Il a été élu membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres le 30 novembre 2007. On a connu l’hystérie collective chez tous les peuples, depuis des millénaires.
Finalement, dès qu’un peuple se retrouve en circuit fermé, dès qu’il y a une crainte, il peut se produire un phénomène d’hystérie collective : « On peut remonter effectivement jusqu’à l’Antiquité. Le mot d’hystérie vient de la terminologie de la médecine antique, puisque les convulsions, les crises extravagantes, apparaissaient comme féminines et étaient supposées contagieuses. Elles ont été décrites et attribuées à des divagations de l’utérus. Cette théorie a été réfutée au XVIe siècle, mais le terme est resté. Vous évoquez les peuples, mais je préfère parler de communautés fermées et isolées autour desquelles des situations individuelles de désarroi se traduisent par ces phénomènes physiologiques, des désordres corporels, qui se révèlent ensuite contagieux. Cela se communique à l’intérieur d’une maisonnée, d’un couvent ou d’un atelier, mais aussi d’un groupe, de femmes surtout, qui sont prises par ce modèle à la fois effrayant et tentant ».
Il commence son livre en présentant plusieurs exemples de femmes, des religieuses possédées par le démon, avec cette même caractéristique que l’on retrouve au fil des siècles. On a cru qu’elles s’exprimaient dans des langues étrangères qu’elles ne connaissaient pas, mais il nuance en disant qu’il s’agit surtout d’onomatopées, à cela s’ajoute les crises de convulsions, un peu comme dans le film L’Exorciste. Yves-Marie Bercé souligne qu’il y a « la crise de convulsions qui a ces symptômes particuliers, comme des attitudes impossibles à tenir, avec le corps arqué, des agitations extrêmes, le gonflement du corps et la figure déformée. Il y a aussi un certain nombre de désordres mentaux et de langage, comme l’éructation et l’apparence d’un langage étranger que maîtriseraient ces personnes en temps de crise. On a donc eu l’idée qu’elles étaient pénétrées par un esprit intérieur, dans le contexte chrétien, par le Diable qui défie Dieu et qui s’empare de la personne physique et des capacités intellectuelles de sa victime. Ainsi, la possession devient une sorte de rite et une forme culturelle et religieuse de ces épidémies de convulsions. Les symptômes particuliers de l’hystérie, avec la reprise des phénomènes corporels et mentaux qui séduisent, fascinent et entraînent une sorte de cascade d’imitations. On peut parler d’une épidémie de rires, d’une épidémie de larmes ou simplement d’éternuements qui font que l’on imite involontairement, dans des circonstances anodines et quotidiennes, un comportement physique. Cette capacité d’imitation devient gigantesque et tragique lorsqu’il y a un phénomène d’hystérie ».
Il évoque le cas de Nicole Aubry au XVIe siècle. Ce qui est incroyable, c’est la transformation physique du corps : « Il faut rejeter l’idée de simulation, car c’est véritablement le symptôme d’une maladie psychique que les médecins analysent et à laquelle ils attribuent des causalités différentes selon les époques, mais l’hystérie est reconnue. Ces symptômes peuvent appartenir à plusieurs types de maladies, ils peuvent s’inscrire dans des catégories différentes de nosologies, mais ils sont reconnus par la médecine ».
Il insiste sur la nécessité de rejeter l’idée de simulation, il s’agit donc vraiment d’une maladie : « Bien sûr, c’est une maladie. La contagion est subie, ce n’est pas un entraînement volontaire. Il serait tout à fait sot de croire que c’est une sorte de duperie ou de singeries avec des femmes qui voudraient s’offrir en spectacle en donnant la couverture de la religion à leurs désordres mentaux. C’est vraiment une interprétation réductionniste et très pauvre. En fait, il faut essayer de se mettre dans la psychologie dominante d’une époque et comprendre que l’aventure de la possession diabolique, avec tout son apparat et cette mise en scène, est alors reconnue par tout le monde. Ce ne sont pas des prêtres qui l’ont inspirée, ce ne sont pas des femmes de couvents qui l’ont simulée, c’est une sorte de cérémonie collective où tout le monde est acteur et complice. Il y a les exorciseurs qui cherchent à chasser le démon, les filles qui sont possédées du démon et qui accusent autour d’elles des malheureux de les avoir ensorcelées, en les condamnant à la poursuite judiciaire et au bûcher, tout ceci, ce drame collectif, résulte d’une conviction générale ».
Yves-Marie Bercé nous emmène dans ce voyage à travers le temps, mais aussi les frontières. Il y a eu cette hystérie collective liée à la croyance religieuse mais, plus près de nous, les mêmes phénomènes peuvent se produire en fonction du contexte politique. Au début des années quatre-vingt, il y a eu un phénomène en Cisjordanie, avec des jeunes filles qui ont eu un problème de santé, puis l’’hystérie collective est apparue à Hébron où tout le monde a cru que c’était l’armée israélienne qui avait envoyé des gaz toxiques : « On parle du phénomène d’hystérie. Il reçoit des étiquettes culturelles différentes selon les époques, selon les conjonctures et selon les situations. Selon les cultures ethniques, de temps ou de lieu, l’hystérie va changer de nom. Au XXIe siècle, on a des phénomènes d’hystérie dans des classes d’adolescentes, avec des crises de rires ou des crises de larmes, cela peut arriver dans une classe et on revient toujours à l’idée d’une communauté fermée qui partage les mêmes conditions de vie et le même regard sur les événements. C’était une école de filles en Palestine cisjordanienne. Au départ, le malaise était lié à des odeurs déplaisantes de latrines ou de dépôts d’ordures, qui provoquent des réactions de convulsions, et on a observé l’extension de ce phénomène de convulsions à toute la classe et aux écoles avoisinantes. Dans toute la bourgade, on en vient à chercher des causes. Là, ce n’est pas le démon, mais le démon de service c’est l’armée israélienne... Avec l’idée qu’il peut y avoir une volonté de nuire justement aux jeunes classes d’âge, d’empêcher le renouvellement des générations ou des manœuvres maladroites de l’armée israélienne qui seraient à l’origine de cela. On incrimine une cause conjoncturelle et politique, car c’est en quelque sorte le bouc émissaire que l’on trouve le plus facilement. En 1983, une enquête a été suscitée par les organisations palestiniennes et l’OMS a fait une enquête très pointue. Je me suis servi des résultats de cette enquête publiée dans le journal anglais, The Lancet, qui conclut à une dynamique psychopathologique qui est partie d’un groupe de filles, avec ce phénomène de contagion au sein d’une classe, et qui partagent les mêmes difficultés quotidiennes et les mêmes angoisses ».
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