La mondialisation totalitaire.
LITTÉRATURE
Olivier Piacentini est diplômé de l’Institut d’Études politiques de Paris. Après une carrière dans la banque et l’audit financier, il a créé en 2001 un cabinet de conseil spécialisé dans l’assistance financière et juridique des créateurs d’entreprises. Ce passionné d’histoire et d’économie a déjà publié deux livres, dont « Vers la chute de l’Empire occidental » en 2016, un ouvrage remarqué qui lui a valu d’excellentes critiques médiatiques. Dans « La mondialisation totalitaire », il dénonce ce phénomène qui détruit nos économies occidentales, à l’encontre de l’idée fréquemment reçue selon laquelle la mondialisation serait une chance pour nos économies : « La mondialisation acte le triomphe des grandes sociétés multinationales, des banques et des grandes sociétés du numérique sur les États. Ces grandes puissances économiques privées ont supplanté les États et, en supplantant les États, elles réorganisent le monde en fonction de leurs intérêts, en privilégiant les pays asiatiques et d’autres pays émergents, pour de ce qui est de la production et du travail industriel. Très clairement, il y a un abandon des territoires européens sur la question de l’emploi, au profit des puissances émergentes et des pays asiatiques. Donc, ce n’est pas du tout une chance pour nos économies, au moins dans un premier temps ». Il commence son ouvrage en expliquant que ce qui s’est passé en Irak, avec la chute de Saddam Hussein, a marqué l’avenir de notre civilisation à un point que certaines personnes n’imaginent même pas encore : c’était en fait le tournant de la fin du XXe siècle…
Pour Olivier Piacentini, « c’est très clair. La chute de l’Irak, la chute du régime de Saddam Hussein, avec ce qu’il incarnait, à savoir un régime autoritaire arabe et laïc, a laissé la place à tous ces mouvements islamistes. Cela s’est vérifié dans un premier temps en Égypte, avant que l’on revienne au maréchal Sissi, et cela s’est vérifié en Libye ou en Tunisie dans un premier temps aussi. Le monde arabe n’est pas spontanément porté vers des régimes démocratiques, quoi qu’en pensent les Occidentaux, mais vers des régimes islamiques... » En effet, en dépassant ce cadre, cela a aussi marqué la fin d’un monde bipolaire, puisque l’invasion du Koweït par l’Irak s’est produite au moment de la chute du Mur de Berlin et l’ancien bloc de l’Est n’a pas pu servir de bouclier. Cela a donc mécaniquement entraîné un sentiment d’humiliation du monde arabe… « Il y a eu les théories de Fukuyama sur la fin de l’histoire, les valeurs de l’Occident allaient se répandre partout... Curieusement, immédiatement après la chute du Mur de Berlin, on a eu l’affaire du Koweït. Dans un premier temps, c’était considéré comme une anecdote. Mais en réalité, c’était l’ouverture d’un vrai conflit remplaçant la guerre froide, à savoir celui entre l’Occident et le monde arabe, pas dans son ensemble, mais c’était l’ouverture de toutes ces tensions que l’on connaît maintenant avec les islamistes » ajoute Olivier Piacentini.
Dans cette analyse, il dénonce un système où l’on maintient la consommation par les aides sociales financées par les impôts et par la dette : « Pour finir, ce sont les multinationales, les banques et les pays émergents qui paient notre dette ! Rendez-vous compte, l’Occident se croyait triomphant en 1991, mais il se trouve aujourd’hui dans une nasse où la dette représente un terrible lien qui nous met à la botte de ces pays. On nous dit que l’Arabie Saoudite et le Qatar financent le terrorisme, mais on ne fait rien... Alors on parle du pétrole, certes, mais il ne faut pas oublier que ce sont nos bailleurs de fonds qui financent la dette et qui investissent dans nos économies. Donc, nous sommes totalement pieds et poings liés entre les mains d’un certain nombre de puissances qui n’ont pas les mêmes intérêts que les États occidentaux. La mondialisation a entamé un basculement du monde où l’Occident est en train de perdre le leadership qu’il avait sur la planète. »
Evidemment, « c’est évidemment la logique économique qui veut que l’entrepreneur essaie de baisser ses coûts, comme celui du travail. Le mouvement de mécanisation qui a eu lieu pendant des décennies était compensé par d’autres ouvertures qui étaient situées au cœur des pays occidentaux. Mais c’est un jeu de dupes pour l’Occident. Avec l’ouverture totale des marchés entrepris par les États, dans les intérêts des multinationales, on a abattu les barrières douanières et on a créé un jeu de dupes avec une concurrence totalement déloyale, des salaires très bas, des importations à des gens que l’on vient de mettre au chômage et que l’on finance par de la dette... Donc, c’est un système totalement vicié ! Donald Trump veut taxer les délocalisations en dénonçant quelque chose de totalement déloyal. Il serait normal de vouloir que l’économie se développe par la baisse des coûts et une réutilisation de la force de travail ou un reclassement des gens, mais ce n’est pas du tout le cas puisque l’on nous confine à une fonction de consommation... Tout cela parce que l’on a abattu les barrières douanières, en laissant en place une concurrence totalement déloyale qui change la vocation profonde des gens au sein de nos économies ».
Pourtant, on ne va pas continuer de se financer par la dette à longueur de temps : « Il est évident que le système va basculer à un moment donné. Je ne peux pas vous dire à quel moment cela va se passer, mais il est évident que plus la dette va enfler, plus nous allons inquiéter nos bailleurs de fonds, plus ils vont pouvoir téléguider nos politiques et nous imposer des choses ! Nous avons l’exemple de ce qu’ils peuvent imposer avec les difficultés de la Grèce. Nous sommes des amis de la Grèce, c’est un pays que tout le monde aime et que tout le monde admire pour tout ce qu’il nous a apporté. Mais on lui a mis le couteau sous la gorge avec des inspecteurs allemands. Maintenant, on pille son patrimoine puisque la Grèce a été contrainte de vendre des îles, des chefs-d’œuvre artistiques, tout cela pour se remettre aux normes. Un beau jour, il va nous arriver exactement la même chose ! C’est ce qui intéresse ces fameuses élites mondialisées. Dans les années 50 et dans les années 60, ce qui intéressait les grandes élites, c’était notre force de travail, notre capacité d’organisation et le niveau de formation de nos ouvriers et de nos ingénieurs. Mais depuis les conflits sociaux et la mise en place d’un État-providence important, on n’a plus confiance dans nos masses de travail et on a préféré se tourner vers les Asiatiques, qui sont beaucoup plus dociles. Nous, nous avons un potentiel de consommation avec de la dette et du patrimoine à prendre ! Je grossis un peu le trait, mais je trace des grandes tendances. Nous avons une actualité quotidienne qui brouille la vision et la tendance globale de l’observation. C’est pour cela que j’écris des livres, pour dégager des grandes tendances, au-delà de l’écume de l’actualité quotidienne. On nous parle de joueurs de football qui sont payés 200 millions et d’appartements à Londres qui sont vendus 50 millions : alors, le citoyen lambda se dit qu’il y a de l’argent, malgré la crise, et donc tout cela donne l’illusion que notre monde continue de marcher dans le bon sens. En face, on renvoie l’individu à ses propres difficultés en le mettant à l’index et en lui disant que c’est lui qui n’est pas bon. En réalité, les conditions actuelles font qu’un certain nombre de gens vont être déclassés obligatoirement, parce que la roue de l’économie ne tourne pas dans le sens de l’emploi et du développement des pays occidentaux. La roue de l’histoire tourne dans le sens du développement de l’Asie, d’autres pays émergents et dans le sens d’un écroulement de l’Occident par le biais de la dette, de la désindustrialisation et des délocalisations. C’est cette vision qu’un certain nombre de médias veulent brouiller ».
Face à ce constat, un sentiment d’impuissance se dégage, mais l’essayiste préfère être optimiste : « J’écris justement pour combattre ce sentiment d’impuissance. C’est vrai, le constat est ce qu’il est, mais le numérique a aussi son avantage puisqu’il libère la parole de la population, or je vois toute la journée beaucoup de gens, des jeunes en particulier, qui refusent ce conditionnement. Ce conditionnement que l’oligarchie financière essaie de nous mettre en tête, beaucoup de jeunes le ressentent, mais ils attendent qu’on leur explique dans quelle situation nous sommes et où l’on veut nous emmener. Il ne s’agit pas de tomber dans le complotisme, mais simplement d’expliquer où va le monde, car tout ce qui se passe relève d’une logique économique. Ce n’est pas de la méchanceté humaine, c’est une logique économique amenée par les conditions technologiques. Nos États ont cru à la version de la mondialisation heureuse, celle de la fin de l’histoire, et ils se retrouvent piégés par la voie qu’ils ont voulu nous faire emprunter il y a vingt-cinq ans. Le complotiste va faire un procès d’intention. Moi, je pense que c’est un mélange de tout et je crois surtout que les États occidentaux ont eu la tête qui a tourné après la chute du Mur de Berlin. Entre la théorie de la fin de l’histoire de Fukuyama et celle du choc des civilisations d’Huntington, il me semble que c’est la deuxième version qui rejoint la réalité ».
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