La Science en France, dictionnaire biographique des scientifiques français, de l’an mille à nos jours.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

C’est un évènement dans le monde scientifique : pour la première fois en France, un dictionnaire biographique des scientifiques français, de l’an mille à nos jours, est édité par deux universitaires reconnus. L’ouvrage a été présenté par les deux auteurs à l’Académie des Sciences en présence de l’élite scientifique et universitaire. Jean-Pierre Poirier est docteur en médecine de la Faculté de médecine de Paris, spécialiste des maladies de l’appareil digestif et de la nutrition, directeur de recherche en biologie, docteur en sciences économiques de l’Université Panthéon-Assas et auteur de nombreuses biographies scientifiques. Christian Labrousse est professeur de sciences de gestion à l’Université Panthéon-Assas, spécialiste de méthodes mathématiques statistiques et probabilistes, et auteur de nombreux ouvrages en économie et en économétrie, dont le Dictionnaire des sciences économiques.

Jean-Pierre Poirier revient sur l’origine de cette initiative : « Tout au long des biographies dont je suis l’auteur, il m’a fallu faire des recherches pour identifier et connaître les personnages que mon héros rencontrait et j’ai toujours constaté qu’il était assez difficile de trouver une information qui soit précise et bien documentée. Au début des années 90, Internet n’était pas très développé et il fallait carrément prendre l’avion pour aller consulter les bibliothèques américaines et trouver les documents originaux dans lesquels mes personnages exprimaient leurs pensées... Un jour, je faisais part de mon souci à une très bonne amie et excellente historienne des sciences, Bernadette Bensaude-Vincent, en lui disant qu’il n’existait pas d’instruments de travail pratique en France, alors que les Américains ont l’énorme Dictionary of Scientific Biography en 17 volumes… Nous n’avons rien depuis 1850 ! Cela laisse quand même de côté une partie importante de l’évolution des sciences ! Elle me répond : « Cher ami, vous n’avez qu’à le faire ! » Je n’avais absolument pas conscience de l’amplitude et de la difficulté de l’entreprise mais, au bout de six ans, avec l’aide de mon excellent ami Christian Labrousse, nous avons réussi à la mener à peu près à son terme ».

Mais qu’est-ce que la science ? Peut-elle se résumer par tout ce qui peut faire progresser l’humanité, y compris l’économie ? Pour l’auteur, « tout est science et toutes les sciences procèdent d’une même démarche intellectuelle. L’homme, confronté à une observation de la vie quotidienne, réfléchit et s’interroge sur le pourquoi et, surtout, sur la possibilité de reproduire le phénomène qui lui a semblé intéressant. C’est la recherche de la cause initiale et la recherche de sa reproductibilité qui constituent la base de la démarche scientifique. Même s’il s’agit au départ d’une hypothèse de travail qui ne repose sur aucune base, très vite, l’inventeur de l’idée va être confronté au réel et il va être obligé de tester son hypothèse. S’il est obstiné, peut-être finira-t-il par obtenir le résultat souhaité. Sinon, cette hypothèse partira dans le vide et quelqu’un d’autre retravaillera dessus cinquante ans plus tard... » En lisant l’ouvrage, on s’aperçoit qu’il est difficile de faire le profil de ces personnalités car il y a des religieux, des militaires, des civils... De tout âge, aussi… Qu’est-ce qui peut caractériser ces scientifiques ? Jean-Pierre Poirier répond : « Il y a quand même la curiosité. Un orage se déclenche, la foudre tombe, un feu apparaît à l’endroit où la foudre est tombée… Le premier réflexe de nos lointains ancêtres a été de se demander quel est le mécanisme par lequel un incendie est provoqué par la foudre. Cette question de base contient toutes les autres ! Pourquoi l’acte d’amour engendre-t-il des enfants ? Pourquoi a-on soif quand on mange trop salé ? C’est la curiosité et le désir de comprendre qui est le premier moteur. Ensuite, il y a la nécessité d’établir une hypothèse, ou plusieurs hypothèses, et de les tester les unes après les autres, et nous entrons dans le temps de l’expérimentation et de la démonstration. C’est une procédure intellectuelle assez générale ».

Il était aussi important d’évoquer la question du principe de précaution car, avec ce principe de précaution, tout est calculé. Peut-on aller aussi loin que les générations précédentes ? « C’est une grande question » explique Jean-Pierre Poirier, car « répondre que l’on doit avant tout se préoccuper de la sécurité, c’est nier tout esprit de curiosité et d’aventure. Bien sûr, de nombreuses découvertes ont eu des conséquences parfois fâcheuses, mais empêcher l’esprit humain d’exercer sa curiosité, c’est quelque chose d’impossible. Actuellement, il y a un phénomène de contestation de cette tendance française à vouloir prévoir toute prise de risque dans le domaine de la recherche. Dans un récent document du syndicat de l’industrie pharmaceutique, le LEM (Les Entreprises du Médicament), les auteurs disent que trop de prudence, trop de mises en garde et trop de sécurité préventive anesthésient la curiosité et donc la recherche. La nécessité de prévoir et d’imaginer des solutions qui permettront de limiter les inconvénients prévisibles, c’est tout à fait souhaitable, mais parfois on va un peu trop loin, jusqu’à interdire certaines approches scientifiques sous prétexte qu’elles pourraient éventuellement comporter des risques. Là, c’est vraiment nier l’activité du chercheur ». Jean-Pierre Poirier ajoute que « beaucoup de progrès scientifiques partent d’une découverte complètement due au hasard. Même les découvertes les plus rationnelles doivent beaucoup au hasard. Si vous analysez dans le détail les colossales découvertes de Louis Pasteur, vous remarquerez que très souvent, il partait sur une hypothèse fausse, mais qu’à force de raisonnement et de répétitions, il finissait par trouver la bonne réponse. Je ne pense pas que le cas le plus fréquent soit celui où un chercheur a une idée géniale et se dit : « Je vais vérifier si mon idée est aussi géniale que je le pense… »

Par exemple, Lavoisier a annoncé que l’oxygène se fixant sur le minéral devenait un oxyde et que cet oxyde était plus lourd que le minéral originel. Or, 200 ans auparavant, un obscur médecin du Périgord avait fait la même constatation. Il l’avait publiée, mais personne n’y avait accordé la moindre importance. Quand Lavoisier a fait cette découverte, il a refusé d’admettre qu’il devait quelque chose à Jean Rey, car il n’avait pas la moindre connaissance de l’existence des publications de Jean Rey... Cela a d’ailleurs entraîné des débats et des disputes pour savoir qui était le vrai découvreur du concept… »

Jean-Pierre Poirier est également l’auteur de nombreuses biographies de scientifiques, comme celles de Lavoisier, Turgot, Marie Curie, Ambroise Paré ou Bernard Palissy… Malheureusement, peu de Français connaissent ces noms qui ont pourtant fait avancer notre humanité : « Cette ignorance de l’histoire des sciences est une caractéristique assez française. Les Anglais, les Américains ou les Australiens consacrent beaucoup plus d’énergie, de temps et de moyens à l’histoire des sciences que nous n’en consacrons en France. Je ne sais pas comment expliquer ce processus. Mais je crois que les Français n’ont jamais été très attirés par les sciences et, très souvent, l’inspiration est venue d’Angleterre. Nous traînons ce boulet. D’ailleurs, en faisant ce dictionnaire avec Christian Labrousse, nous espérons que cela va intéresser quelques jeunes à se tourner vers les vraies sciences, plutôt que la sociologie, la psychologie et autres sciences un peu anecdotiques… »

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