Le mystère Van Gogh.
LITTÉRATURE
Antoine George, après un parcours très riche dans le conseil et la communication, s’est lancé dans l’écriture et il a déjà publié une dizaine de romans, dont certains ont été primés. Dans son dernier ouvrage, il met en situation les deux frères Van Gogh dans les dernières 48 heures précédant la mort de Vincent. À partir ce contexte, Antoine George imagine un passionnant échange entre Théo et Vincent. Alors, pourquoi les œuvres de Van Gogh ne touchaient-elles pas le cœur des gens à la fin du XIXe siècle ? L’auteur nous livre sa vision : « Un talent, c’est une personnalité et un travail. Or, le travail de Van Gogh était remarquable, mais sa personnalité a fait qu’il a été rejeté par son milieu. Étant rejeté par son milieu, il n’avait plus de réseau pour l’aider à commercialiser ses œuvres. C’est quelqu’un qui avait un caractère impossible et qui n’hésitait pas, quand il n’était pas d’accord avec un interlocuteur, à le lui dire et même à se brouiller avec lui. Cela a très grandement perturbé son talent. Il faut dire aussi qu’il était précurseur, en marge des impressionnistes, pas vraiment associé aux impressionnistes, mais il faisait un travail très proche d’eux et, à l’époque, rares étaient ceux qui réussissaient à vivre de leur peinture ».
Van Gogh était aussi fortement imprégné de protestantisme : « Oui, il était très influencé par son père. Sa relation était très complexe : c’était à la fois son meilleur ennemi, mais aussi celui auquel il voulait ressembler et dont il recherchait l’amour le plus possible. Van Gogh vivait dans un village catholique et il a souffert en permanence. À l’époque, les relations entre les catholiques et les protestants étaient très tendues en Hollande. Les protestants considéraient que les papistes étaient des gens qui se dévouaient à n’importe qui et les catholiques regardaient d’un très mauvais œil ces protestants qui prétendaient que Dieu allait pourvoir à leurs besoins et, s’ils gagnaient beaucoup d’argent, c’était grâce à la bénédiction du Seigneur. Il a même failli être pasteur, toujours dans l’idée de ressembler à son père. Mais les études de pastorat étaient très complexes à l’époque, parce qu’il fallait apprendre beaucoup de choses, faire des mathématiques, avoir des connaissances en géographie, en histoire, et en religion évidemment. Mais Van Gogh n’était pas du tout un intellectuel. Il avait abandonné l’école très vite, à la suite d’un conflit avec son père, et il n’a pas réussi à devenir pasteur. Ensuite, il a essayé de devenir évangéliste, mais c’était quelqu’un de déconsidéré par rapport au pasteur et il s’est retrouvé au bord de la ruine totale. C’est son père qui est venu le récupérer avant qu’il ne meure de faim. C’est quelqu’un qui est en souffrance en permanence et il contribue d’ailleurs à sa propre souffrance. Sa radicalité fait qu’il a très peu d’amis. Il a parfois un coup de cœur pour une personne, mais la jeune fille est vite épouvantée… »
Antoine George ajoute que « Van Gogh était dans l’idée de la souffrance rédemptrice, très appréciée des catholiques, en se disant que c’est en souffrant qu’il réussirait à sortir de sa condition pour retrouver le succès. Quand il était étudiant pour devenir pasteur, il s’imposait de ne pas dormir dans son lit, mais dans la cabane du jardinier, sans chauffage, couché sur le sol et en ayant froid toute la nuit. On peut dire que la famille de Van Gogh était une famille de grands bourgeois, mais son père, pour une raison inexplicable, s’est retrouvé pasteur dans une toute petite commune de quelques milliers d’habitants et dans laquelle il n’y avait qu’une communauté d’une cinquantaine de protestants. C’est un vrai mystère ! Comment ce bourgeois, qui venait de La Haye, habitué à une vie facile, s’est-il tout d’un coup retrouvé dans une communauté complètement opposée... » Pour autant, il ne faudrait pas penser non plus qu’avec cette vision sévère de la vie, Van Gogh n’avait pas pour objectif de réussir : « Il avait une idée très précise de la façon dont il voulait réussir. Au début, il voulait réussir par le dessin, mais son frère l’incitait à aller vers la peinture et la couleur : or, ses peintures étaient toujours sombres puisqu’il a peint les gens les plus déshérités, des paysans, et tout est dans l’obscurité. Il aimait cette souffrance et cette vie paysanne, parce qu’il s’assimilait à eux, beaucoup plus que ses ascendances bourgeoises. Il n’était pas question de faire autre chose pour lui ».
Finalement, cette non-reconnaissance n’entraîne finalement pas une interrogation, mais une réaction de rejet et il se referme encore plus : « Cela contribue à le déstabiliser, parce qu’il se heurte en permanence à des oppositions. Il a un oncle qui est propriétaire de grosses galeries un peu partout en Europe. Cet oncle le reçoit, mais il finit toujours par se mettre en porte-à-faux, soit en refusant de travailler, soit en proposant des toiles qu’il pense être intéressantes pour le client, mais sans s’intéresser aux souhaits du client. À Paris, il va chez des maîtres pour apprendre son métier et il se bloque très vite, parce qu’il n’est pas question pour lui de transiger sur ses convictions. Même quand il a un ami, il faut que cet ami partage totalement ses vues... Il ne fera aucun effort pour se rapprocher de cet ami… »
Enfin, on se pose beaucoup de questions sur la folie de Van Gogh : « Cette folie était réelle. Il connaissait des périodes de crise, notamment à Saint-Rémy-de-Provence, pendant lesquelles il mangeait sa peinture... Il avait des périodes de dépression extrêmement profondes, il avait des cauchemars et des visions qui lui rendaient la vie complètement impossible. Il restait prostré pendant des semaines sur son lit d’hôpital... C’était extrêmement violent. À l’époque, il n’y avait pas de traitement. Cette forte instabilité s’est retrouvée amplifiée par son caractère radical et sa façon de vivre dans le dénuement complet. Il a énormément souffert de cette vie où il n’a pas réussi à émerger le moins du monde. Son rêve aurait été d’être un petit fonctionnaire de la peinture, c’est-à-dire de vivoter.
Mais à la fin de sa vie, un jeune critique d’art fait un article très élogieux sur lui et Van Gogh lui écrit : « Vous dites énormément de bien, mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit, mais de Gauguin, c’est lui qui a tous ces talents… » Il était déjà dans un état où il ne pouvait plus accepter l’idée du succès. Un délire généralisé, avec des périodes de rémission. Mais il avait compris que le meilleur état pour lui était de ne plus avoir aucune émotion, c’est-à-dire plus aucune sexualité et pas de succès. Il était extrêmement usé physiquement puisqu’il est mort des suites de la syphilis et son frère Théo, qui avait quatre ans de moins, est mort six mois après. Cela explique aussi pourquoi il ne l’a pas plus soutenu. Le caractère infernal de Van Gogh a fait que Théo n’a vu en lui qu’un frère impossible. Il ne l’a jamais vraiment considéré comme un peintre puisque, étant galeriste, il n’a jamais fait la moindre exposition des œuvres de son frère alors qu’il en avait des centaines... En plus, il a toujours considéré qu’il n’avait rien à attendre de ce frère et que c’était une punition que le ciel lui avait infligée ».
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