Les crayons de couleur
LITTÉRATURE
Jean-Gabriel Causse est designer couleur et il est l’auteur de « L’étonnant pouvoir des couleurs », paru en 2014 aux éditions du Palio, et il publie cette année « Les crayons de couleur » chez Flammarion. Jean-Gabriel Causse est le premier designer à aborder le thème de la couleur non seulement d’un point de vue esthétique, mais également en tenant compte de l’influence que ses déclinaisons peuvent avoir sur nos perceptions et nos comportements pour colorier notre vie.
Il revient sur son parcours : « Au départ, j’étais publicitaire et je voulais monter une agence. J’avais un tee-shirt blanc et, par hasard, j’ai renversé du vin. Je me suis dit que c’était une couleur bordeaux, mais j’aurais aussi pu dire que c’était la couleur exacte du Château Pétrus et que cette couleur prendrait une dimension supplémentaire chez les amateurs de vin. Alors, j’ai lancé la première agence de conseil en communication sur les couleurs et j’ai travaillé sur des couleurs assez extraordinaires dans l’inconscient collectif, comme celle des yeux de Mona Lisa. J’ai travaillé avec le Louvre pour savoir exactement quelle était la couleur de ses yeux… J’ai aussi eu la chance de travailler avec la NASA pour que l’on puisse définir le bleu de la planète bleue. On a étalonné une photo d’Apollo 17 et on a pu définir ainsi ce bleu. Voilà comment on bascule de publicitaire à coloriste ».
Ainsi, « en tant que coloriste, j’ai travaillé sur les tendances des couleurs dans différents domaines comme le textile, l’urbanisme ou la décoration. Un jour, les professeurs Marcel Rufo et David Da Fonseca, qui sont pédopsychiatres, m’ont demandé de refaire les couleurs de l’hôpital Salvator à Marseille. Je me suis demandé ce que je pouvais mettre comme couleurs dans la chambre d’une gamine dépressive ou dans un réfectoire avec des enfants anorexiques… Dans le petit monde de la couleur, personne n’en avait la moindre idée. J’ai regardé tout bêtement sur Internet et j’ai compris qu’il y avait des scientifiques qui travaillaient sur le sujet depuis des années et qui avaient énormément appris de choses avec les neurosciences sur les influences de la couleur. J’ai publié un premier essai sur le sujet, « L’étonnant pouvoir des couleurs », qui a été traduit dans une quinzaine de langues, mais j’ai voulu toucher un public beaucoup plus large en racontant les influences de la couleur à travers un roman ».
Il y a des études sur l’impact de la couleur depuis des décennies. Par exemple, dans l’univers de la presse, on a toujours dit que lorsque l’on voulait créer un journal ou un magazine, il fallait que le titre soit en rouge, autrement le journal serait moins vendu… L’auteur souligne que « c’est tout à fait vrai : le rouge, c’est la chaleur. L’information, c’est quelque chose de chaud, il faut la saisir. Donc, un journal avec un titre rouge active l’envie d’achat. Il y a aussi le côté culturel, c’est-à-dire l’acquis. De nombreux journaux sont rouges, donc un titre rouge signifie que c’est un journal d’information. Il y a des choses innées, qui sont universelles, et des choses acquises qui relèvent de notre éducation. Ainsi, le rose est considéré comme une couleur féminine en Occident, alors que ce n’est pas du tout une couleur féminine dans les trois quarts de l’humanité. Par exemple, on a proposé à des enfants des jouets bleus et roses, et l’on s’est rendu compte que les garçons et les filles d’un ou deux ans jouent très bien avec des jouets des deux couleurs, mais qu’avec l’âge, les petits garçons posent les jouets roses pour jouer avec les bleus et que les petites filles font l’inverse... Tout simplement parce qu’il y a eu l’influence des proches ou des parents qui disent que le rose est une couleur pour les filles. Donc, c’est purement culturel ».
Il évoque aussi l’influence des couleurs sur la santé car, quand on parle de la vitamine C, notre inconscient fonctionne à l’orange alors que ce n’est pas totalement vrai : « C’est purement subjectif puisque l’on a le sentiment qu’il y a beaucoup de vitamine C dans des oranges ou dans des citrons, alors qu’il en a dix fois plus dans le kiwi. Mais si vous sortez une tablette de vitamine C verte, les gens ne vont pas y croire... Il y a des études très intéressantes sur des médicaments qui sont sortis dans différentes couleurs et l’on s’est rendu compte que la même molécule pouvait être moins efficace si la couleur n’était pas adaptée. Imaginez une petite pilule rouge pour un somnifère : le somnifère ne sera pas efficace, parce que vous aurez le sentiment qu’un somnifère ne peut pas être rouge… Il est donc très important d’associer la couleur du produit à sa fonction. »
Par ailleurs, souvent, les commerçants ne se rendent pas compte que la couleur de leur logo peut avoir un impact considérable sur la fréquentation du magasin et sur la perception que vont avoir les passants : « Selon les secteurs d’activité, les couleurs ne sont pas les mêmes. Par exemple, pour un restaurant, la meilleure couleur est le rouge. Quand vous avez du rouge à l’extérieur et à l’intérieur - ce que faisaient nos grands-parents de façon intuitive en mettant des nappes rouges et blanches - vous avez beaucoup plus faim. Avec du rouge, vous serez beaucoup plus amené à prendre une entrée, un plat et un dessert, que si le restaurant est bleu… Essayez d’imaginer dans quelle ambiance une viande rouge est bonne : elle vous paraîtra bien meilleure dans un restaurant rouge que dans un restaurant vert ! Il y a des constantes à prendre en considération selon les secteurs d’activité et selon les pays. La même baguette de pain pourra être très appétissante pour un Français si elle est très dorée, alors qu’elle sera plus appétissante pour un Hollandais ou un Norvégien si elle est beaucoup plus claire. Chaque culture a ses référents de couleur et il est vraiment important de les prendre en considération pour optimiser les ventes ».
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