La guerre du bluff est éternelle.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Officier saint-cyrien, spécialiste du renseignement et de la désinformation, docteur en lettres et sciences humaines, Michel Klen a rédigé de nombreux articles dans différentes publications, en particulier la revue Défense nationale. Il est aussi l’auteur d’ouvrages sur l’Afrique du Sud, la guerre d’Algérie, les mercenaires et les femmes de guerre. Il a également publié en 2013 « Les ravages de la désinformation » où il qualifie cette dernière d’ «arme de destruction massive ». Dans son dernier livre, il raconte les grandes opérations de bluff qui ont fait basculer l’histoire du monde : du cheval de Troie aux hackers russes qui sont intervenus dans le processus de l’élection américaine…

Ainsi, on apprend, sans grande surprise, les militaires et les politiques mentent en permanence : « On a toujours bluffé, donc c’est un mensonge déguisé. Le bluff, c’est faire illusion. C’est faire croire à une situation qui n’existe pas, pour parvenir à un objectif économique, politique ou militaire. Cela dépend du contexte ». Michel Klen poursuit que le bluff dépasse le cadre du mensonge puisqu’il y a de véritables mises en scène : « Le bluff exige une véritable mise en scène et certaines sont prodigieuses : par exemple, j’évoque des grandes opérations de bluff pour délivrer des otages, comme les commandos israéliens à Entebbe qui étaient grimés en Amin Dada avec ses gardes du corps, ou les commandos colombiens dans la libération d’Ingrid Betancourt. Il y a eu de véritables mises en scène pour berner l’adversaire et monter une opération de libération d’otages. Cela demande une très longue préparation, avec des répétitions puisque, lorsque les commandos colombiens ont procédé à la libération d’Ingrid Betancourt dans la jungle colombienne, ils ont répété leur action dans un camp militaire situé à une centaine de kilomètres. C’est la même chose pour Entebbe : lorsque les Israéliens sont venus libérer leurs otages, ils ont répété l’action dans un camp israélien en créant une maquette très précise des locaux. Ils connaissaient bien ces locaux, puisqu’ils les avaient construits une décennie plus tôt... Tout ceci montre cette minutie nécessaire pour réaliser une opération efficace ».

Dans son livre, il s’attarde sur la Seconde Guerre Mondiale, c’est une époque où l’on a vraiment fait le plus preuve d’imagination dans ce domaine : « Churchill est le grand maître du bluff ! Pour duper Hitler, on a déposé sur une plage espagnole le cadavre d’un faux officier britannique qui était porteur de documents qui ont fait croire aux Allemands à l’imminence d’un débarquement allié dans le Péloponnèse (opération Mincemeat) et non pas en Sicile. Cela a supposé une très longue préparation et toutes les péripéties de cette mise en scène ont fonctionné. Le pêcheur espagnol qui a découvert le cadavre sur la plage a pris les documents pour les donner à la police espagnole qui avait des liens avec les Allemands. Ils ont étudié les documents et ils ont vraiment cru à un débarquement allié en Péloponnèse. Hitler a renforcé le dispositif allemand dans le Péloponnèse, en soulageant ainsi la Sicile pour le futur débarquement prévu par les alliés. C’est un coup de maître ! »

Mais, plus près de nous, il y a des exemples que tout le monde connaît, comme la présentation à l’ONU par Colin Powell des petites fioles d’agents toxiques fabriqués par l’Irak alors que c’était totalement bidon… Malheureusement, Michel Klen regrette que «les médias ne s’intéressent à ces affaires que dix ans plus tard, puisque ce sont les médias qui mènent le monde. Actuellement, c’est la Corée du Nord qui bluffe en permanence. Kim Jung-Un met en œuvre des mises en scène gigantesques pour manipuler son opinion publique et assurer la sauvegarde de son régime. Tout cela est amplifié par les médias. La population nord-coréenne est totalement manipulée. Elle est coupée du monde extérieur et elle idolâtre son régime. Le mensonge va jusqu’à la Coupe du monde de football ! Ils ont été louer des supporters chinois pour applaudir leur équipe puisque les Nord-Coréens ne pouvaient pas se rendre à la Coupe du monde. Donc, avec l’accord de la Chine, ils ont loué des supporters chinois pour applaudir l’équipe nord-coréenne ! »

Le bluff va jusqu’à concevoir des stratégies pour émouvoir les populations, comme la récente l’histoire de ce jeune migrant sénégalais que nous fait partager Michel Klen : « L’image a un pouvoir émotionnel très fort et les vendeurs d’images exploitent ce pouvoir. Vous avez cette histoire du migrant sénégalais qui est très révélatrice de cette tendance. Sur tous les réseaux sociaux, on a vu l’histoire d’un migrant qui a traversé le désert et a été pris en charge par des passeurs dans des conditions difficiles. On s’est aperçu que c’était une agence de communication espagnole qui avait engagé un comédien pour promouvoir une exposition de photographies. Donc, il faut douter en permanence… » C’est finalement la moralité de cet ouvrage. Nous devons apprendre à douter en permanence : « Il faut douter et se souvenir de cette phrase de Descartes : « Je pense, donc je suis ».

Je compléterai en disant : « Je pense, donc je suis, donc je dois douter ». Avec le développement des nouvelles technologies, on est submergé d’images et d’informations et c’est un devoir de vérifier et de recouper les informations. La désinformation est devenue un art de vivre qui est amplifié par les nouvelles techniques de communication ». Un ouvrage passionnant, avec de très nombreuses histoires ou anecdotes, qui n’est pas seulement destiné à des militaires ou à des communicants, mais aussi à tous ceux qui s’intéressent à la géopolitique, comme ceux qui aiment lire des grandes histoires de guerre ou d’espionnage.

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