Une histoire du monde depuis 1945.
LITTÉRATURE
Dans son dernier livre, le professeur Charles Zorgbibe raconte l’histoire du monde depuis 1945, des années qui ont changé la face de la planète… Charles Zorgbibe est professeur émérite à la Sorbonne, doyen de la faculté de droit de Paris-Sud, et il a été recteur de l’académie d’Aix-Marseille. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de droit public, ainsi que de biographies et essais historiques, notamment sur Guillaume II, Napoléon, le tsar Alexandre, Henry Kissinger ou Benjamin Disraeli. Dans cette histoire du monde, on observe surtout que c’est vraiment au début du XXe siècle que l’on a commencé à imaginer la mondialisation, avec l’idée d’une justice et d’une police commune, à travers la Société des Nations, puis les Nations-Unies. Charles Zorgbibe explique que l’on avait assisté « dès la fin de la Première Guerre mondiale, avec Woodrow Wilson, à travers la création de la Société des Nations, à une première tentative d’organiser la communauté internationale, un peu comme on organise un État, avec une assemblée et un exécutif, c’était l’idée implicite. Woodrow Wilson était un professeur de droit constitutionnel, c’était moins un spécialiste de l’international que de la politique interne américaine, donc cela explique qu’il ait voulu projeter le modèle de l’État-nation démocratique sur la communauté internationale. Cette idée est relancée en 1945 par Franklin Roosevelt, que l’on présente souvent comme un second Wilson, parce que la Société des Nations avait lamentablement échoué et Roosevelt a voulu lui donner une deuxième chance en la rendant plus réaliste, c’est tout le problème du statut des cinq grands vainqueurs de la deuxième Guerre mondiale. Roosevelt était très hostile à la France. Il parlait français, il connaissait bien la France, mais il avait été très déçu par l’effondrement de 1940 et il ne croyait plus en la France comme État. Tout cela a donné une nouvelle tentative de mondialisation politique. »
Autre constat : les deux acteurs principaux restent les États-Unis et la Russie, deux nouvelles puissances longtemps restées marginales, alors que celles d’hier se retrouvent fragilisées puisque l’Allemagne et l’Italie sont vaincues, tandis que la Grande-Bretagne et la France sont très fatiguées… Pour l’historien, «c’est très fascinant, puisque ces deux nouveaux super grands étaient jusqu’à présent en marge du système international. Avant l’Union soviétique, il y avait la Sainte Russie des tsars, elle avait fait une entrée en Europe en 1815, c’était un début de présence russe dans le système international. Quant aux États-Unis, ils étaient encore plus marginaux. C’est seulement vers 1900 que l’on retrouve les États-Unis dans le système international, avec la guerre hispano-américaine à Cuba et aux Philippines. Mais c’est surtout en 1917 que les Américains entrent dans le système international, avec l’arrivée des soldats américains en renfort des combattants français et britanniques. Ce sont deux puissances que je qualifie de messianiques : du côté de l’Union soviétique, c’est une évidence, avec l’idéologie communiste dont cet État est porteur ; du côté américain, il y a aussi un messianisme, avec l’idée que le Nouveau Monde est l’exception américaine. Jefferson avait une phrase très frappante : « Une même justice pour les nations et les individus ». On est dans la répudiation du réalisme politique à l’européenne. »
Un monde bipolaire pour toujours…
Ce qui est intéressant, c’est que le monde d’après 1945 a été imaginé sous un aspect bipolaire et on pensait alors que ce serait éternel : « C’est la révélation de 1945, mais surtout de 1947. On a eu le sentiment que la paix était manquée, avec une charte des Nations Unies qui ne servait à rien, et la nouvelle réalité est ce système bipolaire. À deux, ils font la vie politique internationale. Il y a deux coalitions qui s’affrontent et l’on retrouve cette bipolarité au moment de l’affrontement entre Athènes et Sparte. C’est très frappant, on a l’impression que les gens qui ont dirigé les États-Unis étaient des hellénistes qui reprenaient les termes des accords conclus autour d’Athènes et de Sparte... C’était à l’époque de Nixon et de Kissinger. Ils passent avec l’Union soviétique des traités qui rappellent exactement les traités de non-agression conclus entre Athènes et Sparte. Progressivement, on voit se réintroduire une certaine fluidité dans le système international, avec la naissance de ce que l’on appelle le tiers-monde vers 1955. Lors de la conférence de Bandung, le tiers état mondial, si l’on peut dire, les jeunes nations qui sortent de la colonisation se rassemblent pour créer le mouvement des non-alignés ». Ensuite, dans cette histoire du monde, on observe que c’est un immense espoir qui apparaît en 1989. On avait tellement dit que le monde était coupé en deux, avec des idéologies différentes, des vocabulaires différents, que l’on assiste tout d’un coup à une unification du monde qui se traduit par une unification des vocabulaires politiques. Mais le 11 septembre 2001 arrive et, pour Charles Zorgbibe, l’Occident est devenu une citadelle assiégée : « Je reprends ce terme de citadelle assiégée de Huntington, qui parie sur une guerre de civilisation, mais son analyse était peut-être pessimiste. Je crois qu’il y a quand même une tentation de l’Occident, c’est-à-dire un modèle moderniste fondé sur la démocratie et la productivité qui fascine tous les grands cercles de civilisation. D’autre part, il voit l’Occident assiégé par d’autres civilisations, par exemple l’extrême Asie. Ce n’est pas évident. Il y a une montée en puissance de la Chine qui peut amener un conflit grave, c’est possible, puisque l’on compare souvent la tension entre Washington et Pékin à la tension qui existait avant la Première Guerre mondiale entre le Royaume-Uni et l’Allemagne de Guillaume II, qui voulait avoir une flotte de guerre équivalente à celle de la Grande-Bretagne. Mais je ne pense pas qu’il y ait un choc de civilisation entre l’Occident et l’extrême Asie, qui est devenue un second Occident. En prenant la définition technologique de l’Occident - l’Occident technicien - on retrouve cela partout. Mais il y a toujours ce conflit de civilisation entre l’Occident et l’islam, c’est évidemment la révélation du 11 septembre. »
Dernier épisode, l’état de jungle dans lequel se trouve le monde : « Le terrorisme, la guerre civile, c’est quelque chose de totalement inédit. Ou alors, cela nous ramène au temps des affrontements entre catholiques et protestants... C’est une guerre civile aux dimensions du monde, avec des conflits internes. Cela sort de notre univers mental, c’est un élément auquel nous n’étions pas préparés, y compris les dirigeants européens qui sont pris de court. En Suède, aujourd’hui, les chefs de la police suédoise appellent quasiment à l’aide face à la communauté musulmane. C’est un choc dans la vie quotidienne des Suédois, c’est tout à fait inédit. C’est dramatique parce que ce sont les systèmes politiques internes qui sont pris en otage ». C’est un ouvrage très intéressant que l’on peut découvrir cet été pour comprendre cette évolution du monde depuis 1945.
« Une histoire du monde depuis 1945. 75 années qui ont changé le monde. » de Charles Zorgbibe est publié aux Editions de Fallois.
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