Sociétés secrètes : Mythes, réalités, fantasmes, impostures.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Dominique Labarrière a une actualité littéraire riche avec la sortie de son livre « Épopée française » chez Pierre-Guillaume de Roux et, par ailleurs, celle de « Sociétés secrètes » chez Pygmalion / Flammarion. Un ouvrage qui a nécessité plusieurs années d’investigations et dans lequel il livre une analyse très étayée de ces mystérieuses organisations, de leur place dans l’histoire, ainsi que sur leur pouvoir réel ou supposé. C’est toujours un sujet qui passionne les lecteurs lorsqu’ils sont en vacances : les sociétés secrètes…

L’écrivain souligne qu’il a fallu un important travail de documentation pour écrire ce livre : « Si l’on veut aborder ce sujet avec un minimum de rigueur, il faut remonter aux sources mêmes de ces sociétés qui sont, du moins pour nous, dans notre culture occidentale, à chercher du côté des mythes de la haute antiquité égyptienne. C’est vrai que cela peut étonner et qu’il y a comme un paradoxe avec la survivance même de ces sociétés secrètes, alors que le grand credo contemporain en maints domaines, notamment en politique, est l’exigence de transparence. C’est-à-dire exactement le contraire du secret... En fait, je m’intéresse à ce sujet depuis très longtemps. J’avais un oncle, une sorte d’illuminé très sympathique, qui écrivait des livres dans la très fameuse collection « Les énigmes de l’Univers » de chez Laffont, sanctuaire de toutes les élucubrations les plus aventureuses, parfois les plus abracadabrantesques, sur les ovnis, les extraterrestres, les pyramides, les Templiers, etc. Mon oncle, lui, c’était plutôt les mystères des cathédrales. Il me bassinait avec ça. Comme, à l’époque, j’étudiais la philosophie à l’université, il pensait que je devais avoir des lumières là-dessus. Il n’en était rien. Je regardais ça de très haut. Pensez donc ! Ces foutaises irrationnelles ! Tellement indignes de la philo ! De la bouillie pour les gogos. Il n’empêche, la petite graine était semée et j’ai toujours eu cela dans un coin de la tête. Mais, bien évidemment, dans une approche rationnelle et avec le souci de l’esprit de méthode. D’où, dans un premier temps, un gros travail de documentation, dans un deuxième temps, d’analyse et, dans un troisième, de restitution. »

Alors, que faut-il retenir de ce travail de recherche ? Dominique Labarrière rappelle que « de telles sociétés ont existé à tous les âges de notre civilisation et qu’elles répliquent toutes plus ou moins le même schéma et revendiquent le même but, qui est d’atteindre la vérité, une vérité autre que celle accessible au commun des mortels. D’ailleurs, étymologiquement, « secret » signifie « séparé » et non « caché ». Il s’agit de la vérité qui est autre que celle des apparences. Le mystère de la course des astres, le mystère de l’origine du monde, de la vie, etc. Percer ces mystères, c’est accéder aux secrets par connaissance. Conséquence évidente, celui qui détient le secret est non seulement un être de savoir, mais aussi un être de pouvoir. C’est le prêtre qui sait prier la divinité, c’est l’alchimiste qui sait changer les métaux vils en substances nobles, c’est le bâtisseur qui maîtrise le secret de la pyramide, de la voûte... Bref, il est celui qui connaît le secret interdit aux foules. Et qui le sait parce qu’il a satisfait aux exigences de l’apprentissage et de l’initiation. Vous avez là le schéma type : mystère, secret, initiation, connaissance et, au bout du bout, la lumière de la vérité. Du mythe d’Isis-Osiris à la franc-maçonnerie moderne, on retrouve peu ou prou ce même schéma. Bien sûr, avec des variantes de formes et d’interprétations au fil de l’histoire, une histoire de plusieurs millénaires tout de même ! Mais au-delà de ces différences ou divergences, on retrouve toujours à la base la préoccupation majeure qu’ont été pour tant de civilisations la compréhension et l’interprétation mystique d’une chose aussi banale pour nous que la course de la lune et du soleil ou la succession des saisons. Nul mieux qu’Einstein en personne n’a exprimé cette problématique : « J’affirme que le sentiment religieux cosmique est le motif le plus puissant et le plus noble de la recherche scientifique. » En cela on peut dire qu’elles sont terriblement humaines. Humaines, trop humaines, dirait l’autre... Le pendant immuable de la recherche de la lumière est la fascination des ténèbres. Par ailleurs, comme nous l’avons dit, celui ou ceux - les initiés donc - qui détiennent ou prétendent détenir le secret se trouvent ipso facto investis d’un pouvoir (illusoire ou réel, c’est une autre affaire). Or, c’est bien connu, tout pouvoir peut s’exercer pour le bien comme pour le mal. Les sociétés secrètes n’échappent pas à cette ambivalence. Il y en a de riches, de belles, intellectuellement et spirituellement fertiles - l’Académie de Pythagore par exemple - et d’exécrables, sectes de violence et de mort - le Temple solaire, parmi tant d’autres - et il y a des personnages sublimes ou très étonnants, tels Paracelse ou Swedenborg, pour ne citer que ceux-là, et d’autres totalement effrayants : Hitler, par exemple… Il y a aussi, bien sûr, des illuminés sincères et très intéressants, et, tout à côté de ceux-là, des manipulateurs et des escrocs. »

Ce livre est aussi un réquisitoire sans concession sur de nombreuses impostures : « La plus élémentaire rigueur intellectuelle impose d’analyser les sociétés secrètes aussi sous l’angle de l’imposture. Tout simplement parce que, derrière le paravent du secret, justement, on peut fourrer n’importe quelle foutaise, n’importe quel délire, et on ne s’en est pas privé ! Le secret est le terreau - j’allais dire le fumier ! - sur lequel prospèrent la fausse science, les vérités invérifiables, les dogmes ahurissants, voire les plus pervers. L’histoire foisonne de ces déviances. Certaines des impostures que je raconte prêtent à sourire, d’autres sont terrifiantes. Je pense là à la fameuse machination des Protocoles des sages de Sion dont l’antisémitisme et le nazisme se sont abreuvés pour en faire une prétendue justification de leurs crimes. Je décris le mécanisme de ces impostures qui sont la matrice de ce qu’on appelle aujourd’hui le conspirationnisme. C’est très intéressant et très éclairant. »

Et, l’auteur n’hésite pas à qualifier d’impostures les prétendues sources historiques de la franc-maçonnerie : « Pour moi, c’est un point que je m’explique mal. Encore aujourd’hui, des auteurs se revendiquant francs-maçons croient enrichir l’histoire et le projet maçonnique en allant chercher des origines historiques dont la franc-maçonnerie n’a nul besoin et qui, le plus souvent, relèvent de la plus haute fantaisie. Pour ne pas dire de l’ineptie la plus grossière ! On est là dans le délire des manipulations de l’histoire et de ce que j’appelle le populisme ésotérique. La franc-maçonnerie ne me semble pas avoir besoin le moins du monde de ces scories. Mais celles-ci ont la vie dure. » La franc-maçonnerie passionne car on dit souvent que les francs maçons exercent un pouvoir plus ou moins souterrain, qu’ils sont à l’origine de la Révolution française et de la République, et qu’ils n’ont pas cessé d’influencer en sous-main le fonctionnement de celle-ci…

Pour Dominique Labarrière, il faut prendre avec distance de telles affirmations : « Qu’il y ait eu convergence, à tel ou tel moment de l’histoire, entre ce que l’on sait des idées maçonniques sur l’exercice, voire la nature du pouvoir, et les décisions des gouvernements n’est pas douteux. Qu’il y ait eu de fortes personnalités politiques maçonniques à la tête de réformes et d’orientations politiques ces deux derniers siècles ne l’est pas davantage. Que des individus entrent en maçonnerie pour se constituer des réseaux d’influence et de pouvoir, c’est hélas évident. Quant à la Révolution française - j’aborde la question dans mon livre - on a même prétendu que la décapitation du Roi était voulue de longue date par les francs-maçons. Or, on observe deux choses : l’Angleterre, d’où le mouvement maçonnique est parti et où il est des plus florissants, est toujours une monarchie. Et pour autant que je sache, Sa Majesté Élisabeth II n’a pas encore été décapitée. Cela dit, contemporaine des Lumières, la franc-maçonnerie s’inscrit globalement dans ce courant de pensée, encore que - et la précision est capitale ! - il existe des obédiences dont la préoccupation de la chose publique est absente et au sein desquelles le débat politique ou confessionnel est même interdit. Mais pour finir, si vous le voulez bien, autorisons-nous un soupçon d’ironie : si la franc-maçonnerie est la source (au moins l’une des sources) de la démocratie, et si le principe fondamental du fonctionnement démocratique est - nous l’avons dit en commençant - la transparence, le fait que ce beau principe ait - ou aurait- été promu par une société revendiquant le secret peut avoir de quoi faire sourire... »

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