Le Bureau des Jardins et des Etangs.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Le célèbre romancier Didier Decoin nous présente son dernier livre. Il avait vingt ans lorsqu’il a publié son premier roman, « Le Procès à l’amour » (Le Seuil, 1966), suivi d’une vingtaine de titres, dont « Abraham de Brooklyn » (Le Seuil, Prix des libraires 1972) et « John l’Enfer » (Le Seuil, Prix Goncourt 1977). Il est l’actuel Secrétaire général de l’Académie Goncourt, Président des Écrivains de Marine depuis 2007 et membre de l’Académie de Marine. Fruit de ses longues années de recherches sur le Japon et sa période de Heian, son dernier ouvrage « Le Bureau des Jardins et des Étangs » nous entraîne aux côtés de Miyuki, toute jeune veuve d’un pêcheur de carpes renommé, dans un voyage presque onirique, envoûtant et sensuel où se rejoignent raffinement et rusticité, faste et misère…

Un livre qui est le fruit d’un important travail de recherche sur le Japon médiéval pour l’écrivain : « Je n’y connaissais rien, mais j’avais une passion pour le Japon et pour le Japon médiéval, c’est-à-dire cette époque qui va de 800 à 1200. C’est une parenthèse enchantée, une sorte de bulle de raffinement extrême. J’avais lu des livres de dames de cour et j’avais trouvé cela absolument formidable. J’ai mis douze ans à faire ce livre. Ces livres des dames de cour étaient une première source de documentation. Il y a eu aussi les estampes, pas celles de l’époque, mais celles faites plus tard et qui reprenaient en compte cette époque, la ville impériale, la vie des petits marchands, la vie dans les salons de thé… L’estampe japonaise est tellement précise que c’est exactement comme si l’on était sur les lieux mêmes. La troisième source de documentation, c’est bien entendu le cinéma japonais, avec quelques reconstitutions de cette époque qui ont été très réussies. Il y a aussi les livres de Francine Hérail, qui a fait des volumes et des volumes sur la vie administrative du Japon à cette époque. Riche de tout cela, je suis arrivé à recréer la vie à cette époque. Je voulais éviter de dire des bêtises car je pense que la première des politesses, quand on prétend faire un livre qui se passe à une époque et à un certain endroit, c’est d’être correct avec la vérité. En plus, j’ai une imagination débordante et, si je n’ai pas le garde-fou de l’authenticité, cela devient du n’importe quoi. Alors, je me suis astreint à être sérieux...»

Finalement, le romancier avait envie de parler de cette époque et de cette société japonaise : « J’ai une manie : j’écris comme si j’étais directeur d’un théâtre, je commence à mettre le décor sur scène et, après, je fais entrer les personnages. J’avais envie de parler de ce Japon qui m’avait enthousiasmé à travers les livres dont je parlais tout à l’heure. J’ai dressé mon décor et j’ai ensuite fait entrer des personnages qui me semblaient avoir des choses à dire. J’avais besoin de Miyuki pour dire un certain nombre de choses et de Katsuro pour dire un certain nombre d’autres choses… Miyuki est surtout un porte-parole. C’est un voyage initiatique, certes, mais il y a aussi cette chose que l’on retrouve quasiment dans tous mes romans : il y a toujours quelqu’un qui est par terre et qui se relève. Ce qui m’intéresse le plus, c’est le mouvement de relèvement de quelqu’un… Il y avait aussi la coïncidence entre Miyuki et les migrants. J’ai également beaucoup de mes personnages qui sont des exilés, des gens que l’on déplace, qui vont travailler dans un pays qui n’est pas le leur. John l’Enfer est Cheyenne et il travaille sur les gratte-ciel de New York, alors que ce n’est pas sa place. Dans « Abraham de Brooklyn », le héros est un Français qui participe à la construction du pont de Brooklyn, alors qu’il ne devrait pas être là. Dans « Une Anglaise à bicyclette », la jeune Emily est Sioux et on la transpose en Angleterre... Les gens que l’on met dans d’autres lieux que les leurs ont souvent des choses à dire aux structures d’accueil, cela peut être positif ou négatif. En l’occurrence, j’ai été étonné par la façon dont les migrants ont été reçus par notre monde, soi-disant civilisé, soi-disant heureux et riche, et je me suis demandé pourquoi ces gens faisaient aussi peur. Je pense qu’ils sont foncièrement différents de nous parce qu’ils sont malheureux. Nous le sommes aussi, on n’est pas forcément en pleine béatitude, mais on fait semblant, alors qu’ils ne font pas semblant. Ils arrivent chez nous en traînant derrière eux pire que des casseroles, le désespoir et la tristesse. Ils viennent se débarrasser de cela chez nous et c’est ce qui nous fait peur. Des gens qui ont une histoire aussi dramatique et qui arrivent par milliers, on n’est pas forcément habitué. Si quelqu’un arrive à la frontière en disant qu’il est poursuivi et qu’il est condamné à mort chez lui, on est prêt à s’occuper de lui… Mais lorsqu’il y en a mille, avec des histoires pires les unes que les autres, cela fait peur, parce que l’on pense que le malheur est contagieux... »

Didier Decoin aime les voyages et, lorsque l’on lit des histoires sur ces gens qui sont partis à l’autre bout du monde il y a quelques siècles, alors que l’avion n’existait pas, on constate qu’ils ont pu voyager et s’implanter dans d’autres pays… Selon lui, «on voyageait beaucoup plus autrefois que maintenant. C’est incroyable. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, ce sont des gens qui ont des roues sous les jambes qui se déplacent. Être un être humain, c’était voyager. Tout garçon bien né devait faire le fameux tour d’Europe. Je ne m’explique pas cela. Même au temps des Romains, les gens voyageaient. Nous, nous n’avons pas l’impression de voyager, parce qu’on nous met dans des tubes que l’on appelle des avions, qui sont climatisés, on ne voit rien dehors et, deux heures après, on nous dit que l’on est dans un autre monde. On ne vit pas la translation, alors qu’autrefois c’était la translation qui était la plus dangereuse. Une traversée en bateau était quelque chose de périlleux, alors qu’aujourd’hui les paquebots de croisière ne représentent aucun danger, enfin, sauf quand il y a un commandant fou comme celui du Concordia… J’étais sur le Concordia un an avant et, lorsque je l’ai vu à quai, c’était une forteresse, c’était quelque chose d’énorme ! Je me suis dit : « Un bateau comme ça ne peut pas couler ! » Le TGV ressemble à un avion et il n’y a plus ce plaisir du voyage. Quand j’étais petit, mon père était cinéaste et il tournait un peu partout. On prenait souvent le train avec des locomotives à vapeur, on avait l’impression de voyager... Aujourd’hui, les wagons-lits n’existent plus en France parce que les TGV vont trop vite ! Pour aller à Bordeaux, il fallait huit à dix heures… Le train avait son odeur spécifique, comme les bateaux, mais aussi les avions… »

Didier Decoin est également le président de l’association des Écrivains de Marine. Cette rencontre est aussi l’occasion de l’interroger sur son rapport avec la mer : «L’association des Écrivains de Marine a été créée en 2004 par Jean-François Deniau qui a voulu fonder un groupe à l’image des Peintres officiels de la Marine. Il a mis dix-huit ans à convaincre la Marine nationale qu’il était intelligent de faire cela. Finalement, ils ont répondu positivement et il a choisi une vingtaine de personnes qu’il aimait bien, des académiciens et des gens comme moi. Les conditions c’était d’aimer la mer, d’aller dessus d’une manière ou d’une autre, d’écrire sur la mer et d’avoir une affinité avec la Marine nationale puisque nous sommes sous son patronage. Mon rapport à la mer date d’une époque où je ne connaissais pas la mer, il y a très longtemps, mais je lisais déjà des romans maritimes. J’avais une attirance pour Jules Verne, Conrad ou Stevenson… Je devais avoir huit ou neuf ans et j’allais au bout des livres. La nuit, je roulais d’un bord à l’autre en imaginant le roulis du bateau… Dans un coffre à rideaux, je m’étais même construit une sorte de cabine ! Un jour, j’ai découvert la mer pour de vrai, un soir de tempête dans le Cotentin. C’était fabuleux et j’ai demandé à un ami, qui avait une maison pas très loin, ce que signifiait ce bruit. Il m’a répondu : « C’est la mer ! » J’ai été surpris, je connaissais la mer à Deauville, elle va très loin avec la marée, elle n’est pas méchante, c’est une baignoire… Mais je suis tombé amoureux de cette mer vive et vivante qui est celle de Stevenson. Je me suis mis à tout aimer de la mer, non seulement le support de voyages qu’elle permet, mais aussi son contenu, les fruits de mer, les poissons, les coraux, les fonds sous-marins qui sont magnifiques… Tout ce qui touche à la mer me fascine et je suis complètement d’accord avec ce dicton qui dit qu’il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer. Je suis de la troisième catégorie. L’odeur de la mer est quelque chose que je trouve absolument aphrodisiaque et j’aime tous les bateaux. Le philosophe Alain, dans « Propos sur le bonheur », raconte que dans une cour de caserne un soldat s’ennuie, le jour est triste, la caserne est triste et le soldat est triste. Mais la pluie se met à tomber, il y a une flaque d’eau, un bout de planche et le soldat qui s’ennuie monte sur la planche et s’imagine qu’il est sur un bateau. Tout est changé, c’est un soldat heureux... C’est formidable. Et puis, je trouve que la mer est belle, car les teintes sont toujours extraordinaires… »

« Le Bureau des Jardins et des Etangs », de Didier Decoin, est publié chez Stock.

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