Le travail et l’argent ou le libéralisme au tournant de son histoire.
LITTÉRATURE
Michel Soriano est ingénieur et chef d’entreprise, impliqué à l’international et acteur de la mondialisation, il a dirigé un syndicat professionnel français. Lauréat du « Trophée International de l’Industrie » à l’UNESCO, il connaît les mécanismes qui conduisent à la spéculation, aux délocalisations, et aux flux de marchandises et de capitaux. Dans son dernier livre, il plaide pour une autre approche du libéralisme sans vouloir remettre en cause la liberté d’entreprendre : « La nuance est d’importance, je n’ai rien contre le libéralisme en soi, comme beaucoup de gens, parce que c’est quand même la liberté, mais la façon dont cette liberté a pris une tournure sur le commerce et les affaires est devenue un poison pour nos populations occidentales qui subissent de plein fouet ce libéralisme effréné, qui fait que finalement on met en concurrence des économies qui n’ont rien à voir entre elles. On s’est évertué pendant les Trente Glorieuses à dicter des lois et des règlements de façon à assurer un fonctionnement satisfaisant de notre économie, comme un salaire minimum, des lois sur le temps de travail ou sur l’écologie, mais à partir du moment où l’on franchit une frontière, on met nos industriels en concurrence avec des pays asiatiques qui ont des salaires jusqu’à dix fois inférieurs aux nôtres. Dans ce contexte, nos usines ferment et notre industrie périclite, ce qui nous amène au Brexit, à l’élection de Donald Trump et à la montée des populismes et des extrémismes. C’est dangereux, mais aussi compréhensible de par les événements qui se passent dans nos pays. »
Dans son message, il revendique un libéralisme intérieur, mais aussi un contrôle des frontières, afin d’éviter l’arrivée de produits à bas coûts : « Il faut un développement économique mondial harmonieux. Dire que l’on va acheter nos pantalons, nos chaussettes, nos ordinateurs et nos téléviseurs en Chine ou en Inde, je ne vois pas où est la logique dans la mesure où cela contribue à fermer nos usines et à mettre nos concitoyens au chômage. Il faut aussi prendre en compte la question de l’autonomie de nos pays, car il ne faut pas oublier les conflits qui peuvent arriver demain. Donc, on a besoin de savoir fabriquer des ordinateurs chez nous, comme nos molécules pour nos produits pharmaceutiques, qui sont aujourd’hui fabriqués à plus de 80 % en Asie, et cela engendre certaines pénuries puisque l’on ne sait plus fabriquer chez nous des molécules de base qui sont pourtant vitales. Que se passerait-il en cas de conflit avec ces pays ? Un pays comme la Chine n’est pas vraiment un pays démocratique et, le jour où il y aura un problème majeur, on se retrouvera complètement anéanti. En plus, sur le plan économique, il n’y a aucun justificatif à cela. J’ai mené une étude complète avec des spécialistes de ces questions: la délocalisation de la fabrication d’un produit est avantageuse pour l’entreprise, puisqu’elle a des marges supérieures, mais sur le plan national c’est une véritable catastrophe puisqu’un emploi délocalisé coûte presque 100 000 euros par an et par personne à l’État. Les gens croient payer un produit 30 % moins cher lorsqu’il est fabriqué en Asie, par exemple, mais on se rend compte qu’il coûte 20 % plus cher que s’il était fabriqué chez nous ! Tout cela parce qu’il n’y a plus de charges sociales qui sont versées par l’entreprise et que l’on doit payer les gens au chômage. Cela coûte donc plus cher à l’État. »
C’est donc un discours empreint de bon sens qui est tenu par Michel Soriano, qui connaît bien son sujet. Cependant, beaucoup de gens confondent encore la notion de libéralisme et celle de liberté économique, ce qui n’a rien à voir, puisque l’on peut être favorable à la liberté d’entreprendre et à une fiscalité modérée, sans pour autant être un libéral favorable au libre-échange : « Quand on voit les oppositions que l’on peut avoir avec les extrémistes, on est tous d’accord pour dire qu’il y a quelque chose qui ne va pas, mais notre président actuel reste cependant très libéral. La solution n’est pas de sortir de l’Europe et de se replier complètement sur nous-mêmes, ce n’est pas ma façon de voir, car c’est par l’Europe que l’on pourra avoir un libéralisme intelligent. Cela va nécessiter beaucoup de travail pour arriver à comprendre qu’il faut que l’Europe produise sur place tout ce qu’elle est capable de faire et, ensuite, on peut avoir des accords commerciaux intelligents avec les autres pays. Il faut une économie régionale qui s’installe, au lieu d’avoir cette économie sans contrôle. Un libéralisme contrôlé n’aurait pas d’incidence négative, y compris sur les entreprises implantées à l’international, car il suffirait que les entreprises européennes qui vont s’installer en Chine produisent sur place les produits destinés à l’Asie et qu’elles continuent de produire en Europe les produits destinés au marché européen. Nous serions dans un commerce mondial intelligent qui ne serait pas préjudiciable aux grands groupes et aux grandes entreprises, sans être préjudiciable aux finances de nos pays européens. »
Toutefois, Michel Soriano reconnaît aussi que le pari est loin d’être facile : « Un pays comme l’Allemagne a encore de belles années devant lui pour exporter son savoir-faire et l’Allemagne ne voudra jamais réguler les échanges dans un premier temps, alors que d’autres pays, comme la France ou l’Italie, ont déjà compris qu’ils auraient un intérêt à réguler ces échanges… » Pour parvenir à cet objectif, Michel Soriano plaide pour une Europe fédérale : « Il faut que nous soyons capables d’avoir une péréquation au niveau européen sur certains secteurs. Il faut un gouvernement fédéral, déjà avec quelques pays, car on n’arrivera pas à le faire avec tous les États qui composent l’Europe actuellement. » Michel Soriano lance donc un appel de détresse car, selon lui, si l’on ne s’oriente pas vers cette solution, dans cinq ans, ce seront les extrêmes qui seront les gagnants : « Les extrêmes seront majoritaires en Europe, mais aussi aux États-Unis si Donald Trump n’arrive pas à tenir ses promesses vis-à-vis des classes défavorisées et des classes moyennes. Il y aura un mouvement populaire fort et violent et on arrivera à des révoltes populaires. Cela peut se passer en France avec ensuite l’arrivée au pouvoir de groupes extrémistes et c’est de cette manière que l’on s’oriente vers les dictatures. Le populisme, c’est la première étape vers la dictature… »
Michel Soriano défend une vision humaine du libéralisme, alors que l’on entend à longueur de temps les médias formuler des critiques contre le libéralisme, avec une partie importante de la population qui veut sortir de la société libérale : « C’est le problème dans les différentes pensées politiques que l’on rencontre en Europe. Nous avons une extrême droite et une extrême gauche qui font le constat que la politique libérale conduit à fermer des usines, à mettre des gens au chômage et à amplifier les problèmes migratoires. La seule solution que l’on trouve, c’est de fermer les frontières, sortir de l’Europe et se replier sur soi. Je partage le constat sur le fait que l’on ne peut plus continuer à se séparer de nos industries et à mettre des gens au chômage, mais je ne partage pas les solutions annoncées. J’estime que la solution est évidemment de passer par l’Europe, car on se rend très bien compte que la France ne peut rien faire seule, tout comme l’Allemagne. Une Europe fédérale pourra faire entendre sa voix au niveau mondial en donnant une image humaniste. »
L’ouvrage de Michel Soriano permet d’alimenter sa réflexion économique avec de nouveaux arguments en faveur d’une réforme libérale, mais aussi protectrice.
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