Épopée française : Haussmann, Lesseps, Viollet-Le-Duc.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Dominique Labarrière est écrivain, journaliste et conférencier. Philosophe de formation et historien par passion, il est l’auteur de nombreux articles et ouvrages de fond portant sur des faits majeurs de l’histoire et des affaires politico-judiciaires. Dans son dernier essai historique, il évoque le parcours de trois grands personnages du XIXème siècle : Georges-Eugène Haussmann, Ferdinand de Lesseps et Eugène Viollet-le-Duc. Or, cet ouvrage se révèle empreint de modernité et générateur de leçons pertinentes pour notre époque actuelle, qui exige une véritable volonté politique.

Dominique Labarrière explique :« Il s’agit tout autant de comprendre l’histoire d’où nous venons, que le présent dans lequel nous sommes. Je constate avec intérêt, et une pointe d’amusement d’ailleurs, que dans chacun de ses discours - y compris celui très solennel et très officiel de son investiture - le nouveau président de la République, Emmanuel Macron, exalte l’esprit de conquête. Or, il se trouve que lorsque j’ai entrepris les recherches et l’écriture de ce livre, c’était précisément une évocation, une illustration de cet esprit de conquête que je cherchais à mettre en avant. En fait, une autre épopée, plutôt consternante celle-là, m’a plus ou moins servi de déclencheur. Je veux parler de l’interminable feuilleton autour de l’aéroport de Notre Dame des Landes. Mon propos n’est pas de savoir s’il faut faire ou non cet aéroport. Ce n’est pas ici la question et ce n’est pas cela qui m’a amené à m’intéresser au sujet de mon livre, mais bien plutôt l’enlisement incroyable de la décision, la paralysie phénoménale devant le passage à l’acte, à la réalisation si on préfère. Quand on y pense, c’est proprement ahurissant ! Voilà environ quarante ans que cette arlésienne aéronautique est en discussion, en gestation. Et, en quatre décennies, rien n’a vu le jour. Rien n’a été véritablement tranché, que ce soit le choix de faire ou de ne pas faire. Cette bizarrerie, conjuguée à d’autres cas relevant également de l’inertie formidable qui, dans ce pays, pèse sur tant et tant de projets et d’ambitions, m’a amené à aller dans le passé à la recherche d’exemples contraires, illustrant, non pas une telle inertie, mais, à l’opposé, une vitalité « entreprenariale », un dynamisme bâtisseur qui, à défaut de nous servir d’exemple, pourrait tout de même orienter notre réflexion. Et je suis bien évidemment tombé sur cette période du XIXème siècle, grosso modo 1830-1880, qui correspond peu ou prou à la Monarchie de Juillet, au Second Empire et aux commencements de la Troisième République. Trois grandes figures ont aussitôt émergé : Haussmann, Lesseps, Viollet-Le-Duc, auxquelles il convient d’en associer une quatrième : Prosper Mérimée. »

La démarche de Dominique Labarrière est intéressante, car jusqu’à présent on avait traité individuellement ces personnalités et leur parcours. Or, le fait qu’ils s’expriment dans le même moment de l’histoire de notre société est bien plus qu’une simple circonstance : « Selon moi, la clef est là, dans le contexte historique et politique, dans l’état de la société à ce moment-là. Après les convulsions révolutionnaires, qui ne sont pas si loin, après les saignées des guerres napoléoniennes, l’humiliation de 1815, les Restaurations bourboniennes trop plombées de nostalgie stérile pour répondre aux attentes des nouvelles générations, le pays aspire à trois choses : la paix, l’ordre, la prospérité. Trois préceptes qui sont ceux qui fondent le catéchisme de la classe émergente qui parvient enfin à vraiment prendre en mains les rouages tant économiques que politiques du pays : la bourgeoisie. Une bourgeoisie active, conquérante, entreprenante, qui s’installe au sein d’une société confiante en elle-même, sûre de son avenir. Nous sommes dans la religion du progrès, du positivisme d’Auguste Comte, du scientisme, du credo saint-simonien dans les vertus de l’industrialisme. Les élites d’alors voient dans le progrès le vecteur déterminant du bien-être collectif et de bonheur individuel. Et c’est bien sur ce corpus idéologique bourgeois, paix, ordre, prospérité, progrès que va se fonder, à cette époque, ce que notre nouveau président appelle aujourd’hui de ses vœux, le fameux esprit de conquête. »

Dominique Labarrière insiste sur cet esprit de conquête et sur la démesure des projets : « Il s’agit bien d’une épopée, vraiment. Mais comme l’essentiel du parcours d’Haussmann et de Lesseps, et en partie celui de Viollet-Le-Duc, se déroulent sous le Second Empire et Napoléon III, et que, tant la période que le personnage de l’Empereur, ne sont pas tellement bien vus de l’histoire officielle, un peu trop confite en conformisme idéologique selon moi, cet aspect à la fois démentiel et visionnaire de leurs réalisations est insuffisamment mis en lumière. J’ouvre juste une parenthèse pour dire que dans les écoles de management, dans les séminaires d’entreprises, dans les formations à l’action politique, on devrait faire une bien plus grande place à ces hommes et à leur cheminement. Il y a beaucoup à apprendre d’eux. À commencer par l’esprit de conquête, justement. En environ quatre décennies - le même temps que l’on a mis à Notre Dame des Landes pour ne rien faire et ne rien vraiment décider - le baron Haussmann réinvente Paris de fond en comble, des boulevards, aux immeubles, en passant par la desserte en eau, les égouts, le mobilier urbain, les parcs, l’éclairage, etc. Ferdinand de Lesseps redessine la carte du monde et refonde les relations Orient Occident en reprenant le vieux rêve pharaonique du canal entre Méditerranée et Mer rouge (puis ce sera Panama, dont l’échec est financier, et non industriel : les Américains le reprendront à leur compte). Dans le même temps, Viollet-Le-Duc, en lien étroit avec Mérimée, se lance à la reconquête de notre patrimoine médiéval, c’est-à-dire de nos racines culturelles telles que l’architecture les exalte et les préserve. Le passé recomposé marche alors de pair avec la vision d’un avenir ouvert au monde. Ces hommes-là ont bâti, aménagé, transformé, restauré en quelques décennies plus qu’on ne l’avait fait les deux ou trois siècles précédents. Le plus étonnant est que ces trois hommes s’illustrent là où on ne les attendrait pas : Haussmann n’est pas du tout urbaniste au moment où il entreprend de réinventer la ville ; Ferdinand de Lesseps n’est nullement ingénieur en hydraulique ou « creuseur » de canaux. Quant à Viollet-Le-Duc, s’il est bien architecte, il a refusé de passer par la formation obligée du temps, l’école des Beaux-Arts, qu’il considère être un moule à formatage. Ce sont donc des personnages atypiques, au parcours lui aussi atypique et passionnant. De vrais héros de romans. »

Mais il y a aussi une autre leçon : « Ils s’illustrent dans un pays, au sein d’une société marquée par une foi en l’avenir, un optimisme structurel, une confiance en soi, un dynamisme dont, semble-t-il, nous sommes aujourd’hui quelque peu en manque. Et peut-être sommes-nous aussi en manque de ce que sans quoi ces pionniers de la modernité n’auraient jamais pu aboutir, ni même s’engager dans leurs entreprises proprement pharaoniques : la volonté politique ! La volonté politique qui a permis qu’ils donnent leur pleine mesure. Un fait illustre parfaitement ce point essentiel. Lorsque Napoléon III s’en remet à Georges-Eugène Haussmann pour faire de Paris une ville nouvelle, moderne, offrant à ses habitants « l’eau, l’air, la lumière », ce n’est pas parce que cette métamorphose, ces bouleversements lui sont imposés de l’extérieur, comme à Londres à la suite du Grand Incendie, ou à Lisbonne après le terrible tremblement de terre qu’évoque Voltaire, non, c’est par la seule force d’une volonté politique affirmée, assumée, et résolument convertie en actes. Sur ce point aussi, la leçon de ce passé tellement fertile n’est sans doute pas à négliger. »

« Épopée française : Haussmann, Lesseps, Viollet-Le-Duc » de Dominique Labarrière est publié aux éditions Pierre-Guillaume de Roux.

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