La République amnésique.
LITTÉRATURE
Si aujourd’hui quelqu’un tient des propos choquants, il est systématiquement catalogué dans le camp de l’extrême droite, alors qu’il y a quelques décennies, ces mêmes déclarations étaient formulées par des personnalités de gauche… C’est ce qu’a voulu démontrer l’avocat Thierry Bouclier dans son dernier ouvrage, « La République amnésique » : ainsi, c’est la gauche qui a défendu la colonisation en criant « Vive l’Algérie Française », contre la droite de l’époque et c’est également Georges Marchais qui a invoqué la préférence nationale, contre la droite…
À travers une série d’exemples documentés et sourcés, Thierry Bouclier invite les lecteurs à prendre du recul et à ne pas se laisser influencer par les anathèmes. « L’objectif de ce livre consiste à démontrer qu’un certain nombre d’idées, aujourd’hui considérées comme insupportables et nauséabondes, étaient admises aussi bien par des gens de droite que par des gens de gauche, il y a 40, 50 ou 70 ans… On ne peut pas défendre des idées qui sortent des sentiers battus sans que l’on vous jette à la figure l’Allemagne de la période 1933-1945. Il y a un certain nombre d’idées qui sont aujourd’hui malvenues et qui correspondent pourtant aux idées qui ont été défendues par des gaullistes, des socialistes ou des communistes » souligne l’auteur.
Cependant, à travers cette démonstration, ne donne-t-il pas raison aux progressistes qui estiment qu’il faut faire avancer les choses contre l’opinion publique, puisque ce qui est inacceptable à un moment devient normal à un autre ? Thierry Bouclier répond : « Je peux parfaitement admettre qu’un certain nombre d’idées qui ont été défendues il y a quelques décennies ne puissent plus l’être aujourd’hui et que ces idées passent comme rétrogrades ou passéistes. Ce que je refuse absolument, c’est l’équation qui est faite en permanence entre telle idée et l’Allemagne de la Seconde Guerre mondiale… Sur le sujet de l’immigration, du contrôle des frontières et d’une politique stricte des flux migratoires, si vous défendez de telles idées aujourd’hui, on vous traite de fasciste, de nazi ou de raciste… On peut parfaitement admettre qu’il n’y ait pas besoin de frontières et que l’immigration ne doit pas être régulée mais, au lieu d’accuser l’autre de nazi, on pourrait l’accuser de suppôt de Léon Blum, de Roger Salengro ou de Charles de Gaulle ! On pourrait rétorquer à quelqu’un qui est pour le contrôle des frontières : « Je n’accepte pas vos propos qui rappellent ceux du général de Gaulle ! » Sur la question de l’avortement, c’est un sujet tabou au sein de la vie politique et, si vous émettez quelques réserves, on vous tombe dessus en vous accusant d’appartenir à l’Église catholique la plus rétrograde, la plus passéiste et la plus intégriste… Il faudrait plutôt leur répondre : « Dites-nous que nous sommes des disciples de Simone Veil ! » Sur la question du délit d’entrave à l’IVG, qui a été voté par le Parlement au début de l’année 2017, celui qui s’oppose au délit d’entrave aujourd’hui ne fait que reprendre les propos de Madame Simone Veil en 1974 ou au moment du vote de sa loi, puisqu’elle disait qu’elle était tout à fait favorable à ce qu’un certain nombre d’associations viennent en aide aux femmes en leur expliquant qu’il y avait d’autres alternatives que l’avortement. »
Par exemple, sur le mariage pour tous, il reprend les propos d’Élisabeth Guigou au moment du vote du PACS : or, ce sont finalement ceux de La Manif pour Tous aujourd’hui : « Effectivement, lorsque l’on entend aujourd’hui Ludovine de La Rochère, on entend Élisabeth Guigou en 1998 au moment du PACS ! On pourrait dire que les responsables de La Manif pour Tous sont des disciples d’Élisabeth Guigou, qui disait en 1998 que le PACS ne devait avoir absolument aucun effet sur la filiation et qu’il n’était pas question que le PACS soit une parodie de mariage, car c’était un acte juridique bien particulier qui ne devait pas être comparé au mariage... Il y a un discours extrêmement intéressant de Madame Guigou à l’Assemblée nationale sur ce sujet. Le discours de Madame Guigou passait en 1998 pour être extrêmement progressiste, or les mêmes arguments, repris quinze ans plus tard par La Manif pour Tous, sont des arguments absolument réactionnaires qui doivent être critiqués et combattus ! On est dans une dérive permanente sur de très nombreux exemples, comme l’avortement, le mariage, la famille, l’immigration, l’insécurité ou l’Europe. »
Sur la colonisation, les gens de gauche tenaient à l’époque des discours qui seraient condamnés aujourd’hui. Paradoxalement, ce n’était pas la droite qui s’exprimait ainsi : « La colonisation est aujourd’hui assimilée à une idée d’extrême droite : ce n’est pas du tout le cas, puisque, historiquement, la gauche était favorable à la colonisation et la droite y était hostile, dans la mesure où celle-ci ne regardait que l’Alsace-Lorraine et voulait une revanche sur l’Allemagne après la défaite de 1870. La droite ne s’intéressait absolument pas à la colonisation, qui est une idée de gauche. La colonisation a été défendue par la SFIO et par le Parti communiste jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Tout au long de la IVe République, les gaullistes ont défendu l’Algérie française et ce n’est qu’à la fin de la IVe République que la gauche et la droite ont décidé de ne plus soutenir l’idée de la colonisation. Pour l’Algérie, le terme de colonisation est impropre, dans la mesure où c’était un département français... Mais à aucun moment il n’a été question d’accuser la France de crime contre l’humanité en Algérie ou ailleurs. Monsieur Macron a qualifié la colonisation de crime contre l’humanité et je pressens que, dans quelques mois ou dans quelques années, cette notion de colonisation et de crime contre l’humanité sera une vérité qu’il ne sera plus possible de contester. Or, même les gaullistes qui étaient hostiles à la présence de la France en Algérie n’ont pas soutenu que la France aurait commis un crime contre l’humanité en Algérie ou dans d’autres pays africains. »
Le livre de Thierry Bouclier est passionnant. Mais alors, comment expliquer ce revirement qui consiste à convaincre 95 % de la population que ceux qui sont dans le camp des progressistes ont toujours contribué à faire évoluer la société ? Thierry Bouclier a l’analyse suivante : « Je pense que nous continuons de subir les séquelles de 1968 où, par un curieux retournement de l’histoire, le slogan « Il est interdit d’interdire » a engendré une série d’interdits à partir des années 80 puisque, aujourd’hui, il n’est plus possible d’émettre un certain nombre d’idées sans susciter la réprobation des ligues de vertu. Au mieux, cela engendre quelques réprobations. Au pire, vous vous retrouvez poursuivi pour racisme ou xénophobie. C’est en imposant des interdits, toujours plus nombreux et plus contraignants, que l’on a pu jeter un voile complet sur des pans entiers de l’histoire. »
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