Guerre, Pétrole et radicalisme. Les chrétiens d’Orient pris en étau.
LITTÉRATURE
Marc Fromager est le président de l’AED (Aide à l’Église en Détresse) en France, une œuvre internationale qui a pour mission d’aider les chrétiens menacés. Il a publié un livre très documenté sur l’histoire et les origines des conflits en Irak et en Syrie. Cet ouvrage, qui a reçu le prix « La Plume et l’Épée 2016 », décrypte les responsabilités locales et internationales de ces affrontements et permet de mieux comprendre l’attitude de la France et des États-Unis.
Il aborde également la situation des chrétiens d’Orient : « Depuis 2014, avec l’apparition de l’État islamique, il y a eu ce chaos qui a accentué celui qui préexistait en Irak et en Syrie. Il y a eu cet exode des chrétiens qui a été assez médiatisé, ce qui nous a surpris, parce qu’en général on ne parle pas beaucoup de la souffrance des chrétiens. Il n’y a pas que les chrétiens qui souffrent au Moyen-Orient, d’ailleurs, puisque la plupart des victimes sont des musulmans tués par d’autres musulmans. Évidemment, nous ne les oublions pas. Nous sommes une œuvre catholique au service des chrétiens, mais ces chrétiens ne vivent pas dans un ghetto ou dans un monde parallèle et chercher à comprendre pourquoi ils ont vécu cela, c’est forcément aller au-delà de la simple dimension religieuse. Au Moyen-Orient, ce dont les gens pouvaient se douter, il y a toujours la question du pétrole et du gaz, mais il y a aussi des dimensions politiques avec des conflits entre pays et des intérêts entre différentes puissances qui vont bien au-delà. Il est intéressant de bien comprendre l’enchevêtrement de ces différentes dimensions, qui peuvent paraître complexes de loin. Mais une fois que l’on décortique un peu les différents éléments, cela apparaît un peu plus clair. »
Beaucoup de journalistes ont ces clés de décryptage, mais ils ont peur de les livrer au grand public et d’être catalogués comme complotistes... Marc Fromager ajoute : «Aujourd’hui, on navigue à vue entre deux extrêmes : soit tout arrive par hasard dans un monde merveilleux où tout le monde s’aime et l’on ne comprend pas pourquoi il y a de la souffrance, tandis que l’autre extrême consiste à dire que tout cela n’est pas arrivé par hasard et on est immédiatement taxé de complotiste ! C’est tout à fait aberrant, parce que les gens comprendront bien que les choses n’arrivent tout de même pas par hasard... D’autant plus lorsque l’on constate qu’un certain nombre de pays se retrouvent pour armer et financer des mercenaires étrangers… Tout cela n’est pas arrivé par hasard ! Évidemment, il y a des fanatiques du complot, donc il faut faire attention. Mais aujourd’hui, on s’évertue à décourager toute personne qui essaie de comprendre quelque chose, en la taxant immédiatement de complotiste, ce qui n’a évidemment aucun sens. Pourquoi les journalistes, d’une manière générale, mais plus précisément sur le dossier syrien, ont-ils été extrêmement discrets quant à la recherche même des différentes problématiques qui pouvaient agiter le dossier syrien ? On s’aperçoit qu’il y a une approche unilatérale et de soumission à une espèce de doxa. En gros, il y a un peu plus de six ans, la France a décidé de se débarrasser de Bachar el-Assad. Elle a participé avec d’autres pays au financement et à l’armement de mercenaires djihadistes étrangers et on est tenu de suivre cet agenda politique... À la décharge des journalistes, il faut savoir que les rédactions n’ont plus forcément les moyens d’envoyer des reporters sur le terrain et, tant qu’on n’a pas été là-bas, on se fie aux informations qui circulent et qui sont toutes les mêmes. La plupart des journalistes ont aussi une connaissance religieuse extrêmement limitée et, si l’on n’a pas un minimum d’informations sur ce que sont l’islam et le christianisme, on a un peu de mal à comprendre ce qui se passe au Moyen-Orient. Je dis que c’est à leur décharge, mais après tout, s’ils traitent le sujet du Moyen-Orient, ils n’ont qu’à se former… »
Evidemment, tout le monde s’en doute, ce sont des guerres liées à l’argent : « Dès que l’on regarde une carte du monde, souvent il y a des conflits là où il y a des richesses. Le cas emblématique, c’est bien entendu l’Afrique : si vous prenez une carte de l’Afrique avec tous les conflits et ensuite une carte de l’Afrique où il y a des richesses minières, vous les superposez et ce sont exactement les mêmes. Au Congo, on a même parlé d’un scandale géologique, tellement ce pays est riche en uranium, en or, en diamants, en cobalt… Cela devrait en faire l’un des pays les plus riches au monde, alors que c’est l’un des pays les plus pauvres au monde et il y a eu 5 millions de morts au cours de ces dernières années… »
Il raconte comment ces chrétiens ont été chassés de leurs villes en Irak ou en Syrie, lorsque l’État islamique est arrivé. On les enjoint souvent de se convertir à l’islam ou de fuir et de tout perdre… On se demande souvent pourquoi ils ne se sont pas convertis, mais en allant plus loin dans la réflexion, pourquoi pas une sorte de taqiya inversée, à savoir, faire semblant de se convertir à l’islam,tout en restant chrétien secrètement et dans leur âme… Marc Fromager rappelle que «la taqiya signifie la dissimulation dans l’islam et c’est une question que je me pose souvent. Lorsque l’État islamique a pris la plaine de Ninive, au nord de l’Irak, où habitaient la plupart des chrétiens irakiens, ils leur ont laissé le choix entre trois options : se convertir à l’islam, partir ou se faire massacrer… À ma connaissance, tout le monde est parti, en acceptant de tout perdre et en ne sachant pas très bien ce qui allait arriver. Humainement parlant, on pourrait imaginer que le mieux pour eux aurait été effectivement de se convertir à l’islam - ou de faire semblant - pour garder leur maison et leur travail, et ils auraient certainement reçu une grosse récompense financière. Or, ils ne l’ont pas fait. Mais on aurait certainement obligé ces personnes, devenues musulmanes, à prouver leur bonne foi en exécutant un certain nombre de gens et à se faire embrigader dans les rouages les plus barbares de l’État islamique. Ils ont préféré partir par fidélité au Christ, pour rester fidèles à leur foi, c’est un témoignage que nous avons régulièrement parmi les chrétiens d’Orient. J’ai été en Irak il y a quelques années et j’ai rencontré un fermier irakien chrétien qui avait été pris en otage pendant dix jours et, pour sa libération, il avait dû payer 60 000 dollars, ce qui est déjà une somme coquette pour nous et, évidemment, encore plus importante pour un fermier irakien… Il avait la possibilité de ne rien payer, s’il se convertissait à l’islam. Or, il a refusé. Il s’est retrouvé ruiné et dans une situation d’insécurité avec toute sa famille. Il a préféré renoncer à tout pour ne pas abandonner le Christ. Ce témoignage des chrétiens d’Orient nous oblige à un certain respect et à un devoir de leur venir en aide. Depuis Saint Louis, la France a historiquement un pacte avec les chrétiens d’Orient. Il y a 750 ans, Saint Louis a promis aux maronites, les chrétiens du Liban, non seulement de leur assurer la sécurité, mais aussi de faire tout ce qui est en son pouvoir pour leur assurer la prospérité. C’est un pacte qui, visiblement, a totalement été oublié. Au-delà des quelques déclarations politiques de ces dernières années, qui sont totalement démagogiques, la France n’a rien fait pour les chrétiens d’Orient et elle a même participé à l’accélération de leur disparition. »
Malgré cela, il faut rester optimiste, pour Marc Fromager « le témoignage des chrétiens d’Orient constitue un puissant antidote à ce coma spirituel et peut réveiller un certain nombre de nos contemporains. C’est déjà un peu le cas, car il y a un certain nombre de personnes qui se reposent des questions métaphysiques au vu du témoignage de ces gens. » En conclusion, il évoque quelques pistes pour demeurer dans l’espérance : « Il y a un moment donné où il y a aussi des signes qui sont intéressants et qu’il faut savoir regarder. Tout n’est pas définitivement perdu, c’est important de le rappeler. Une fois que l’on a décrit le cynisme absolument criminel de l’ingérence d’un certain nombre de pays dans cette crise, au mépris de centaines de milliers de vies et du déplacement de millions de personnes, sans compter la destruction de ces pays, tout cela pour des intérêts bassement financiers, on pourrait être un peu déprimé, voire totalement pessimiste... Mais en réalité, tout cela est accompagné aussi par des raisons d’espérer. »
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