Heureux comme Crésus ? Leçons inattendues d’économie du bonheur.
LITTÉRATURE
L’argent fait-il le bonheur ? Oui, mais pas totalement, c’est ce qu’indiquent les travaux de l’économie du bonheur. Docteur en économie, Mickaël Mangot dirige l’Institut de l’Économie du Bonheur. Il enseigne à l’AgroParisTech ainsi qu’à l’ESSEC à Paris et à Singapour : « Ce qui m’intéresse, c’est la rencontre entre le fait économique et l’humain. Cela fait une quinzaine d’années que je m’intéresse à l’économie comportementale afin d’analyser comment la psychologie des gens influence leurs choix économiques. L’économie du bonheur, c’est l’envers de l’économie comportementale, puisqu’il s’agit de voir comment notre situation économique influence notre bien-être psychologique. » Pourtant, les économistes ont été pendant très longtemps réticents à s’intéresser à cette question du bien-être des individus. Pour quelles raisons ?
Mickaël Mangot répond : « Parce qu’ils considéraient que ce n’était pas mesurable : or, les économistes aiment bien regarder ce qu’ils peuvent mesurer... Ils ont considéré que le bonheur était quelque chose de très subjectif, donc insondable, et ils se sont intéressés uniquement à ce qui était observable, c’est-à-dire le comportement. Ce n’est que dans les années 70, lorsque l’on a développé des mesures du bonheur, que les économistes ont commencé à s’y intéresser et, de manière méthodologique, on s’est aperçu que c’était des mesures assez fiables, corrélées avec de nombreux faits incontestables qui montrent que ce que disent les gens de leur bonheur est vraisemblablement assez juste. Quand on se dit heureux, en se donnant 8 sur 10 sur une échelle du bonheur, c’est vraisemblablement que l’on est heureux. » Pourtant, la France est dans une culture de lutte des classes. Les gens qui habitent dans une cité HLM peuvent se sentir heureux… Mais si l’on construit des pavillons individuels à côté du quartier, celui qui est dans le HLM va s’estimer beaucoup plus malheureux, parce qu’il va ressentir un déclassement. Celui qui habite dans le pavillon individuel va se considérer comme un riche. Et si, plus tard, on construit quelques dizaines de mètres plus loin des maisons plus élégantes, avec des piscines, c’est celui qui est dans son pavillon qui va se sentir déclassé… C’est toujours en escalier…
Mickaël Mangot estime que « la comparaison sociale est partout et, malheureusement, elle est plutôt ascendante que descendante. On est plutôt le pauvre de quelqu’un que le riche de quelqu’un. On est toujours en train de courir, surtout quand on est jeune, vers un statut social plus élevé et ce n’est pas forcément le chemin le plus direct pour le bonheur. On a observé que l’argent et le statut social faisaient le bonheur : donc, plus on s’élevait dans la pyramide sociale, plus l’on était heureux, mais cela implique un certain nombre de limites. L’argent a un impact sur le bonheur quand on en a peu initialement : 1 euro de plus quand vous en gagnez 1000 a beaucoup plus d’impact que quand vous en gagnez 10 000 ! L’argent achète surtout l’une des dimensions du bonheur, qui est la dimension la plus froide, celle que l’on appelle la satisfaction de la vie. Mais cela achète beaucoup moins les émotions positives. Les riches ne rigolent pas du matin au soir ! Sur les moyennes, les émotions positives stagnent assez vite avec le revenu. »
Donc, l’argent ne fait pas forcément le bonheur, mais il y contribue… « Cela dépend de ce que l’on entend par bonheur. Si l’on pense à cette évaluation de la vie, on peut dire oui sans aucun doute. Si l’on pense aux émotions, on répond oui jusqu’à un certain seuil » affirme l’économiste. L’argent apporte la possibilité de s’offrir ce que l’on veut, mais il explique que c’est un bonheur très éphémère : « Il y a de très nombreuses expériences et des travaux qui analysent l’impact de la consommation sur le bonheur juste après l’acte d’achat. On s’est aperçu que, même pour les biens durables, l’effet est toujours très éphémère. L’achat d’une nouvelle voiture a un impact perceptible sur le bonheur déclaré des gens à peu près jusqu’à trois mois après l’achat et, pour une nouvelle maison, c’est de l’ordre d’un an maximum. On s’adapte très vite... Il y a un effet d’anticipation, puis un effet de lune de miel avec son achat, puis un effet d’adaptation. Le moment le plus agréable, paradoxalement, ce n’est pas quelques jours après l’achat, mais ce sont les jours avant l’achat, quand on imagine ce que l’on va faire avec sa nouvelle voiture ou sa nouvelle maison… D’abord, on anticipe, ensuite on en profite, enfin on s’adapte et puis on s’habitue... »
Le point le plus impressionnant de son étude concerne la télévision : « La télévision est un loisir différent des autres et c’est le seul loisir pour lequel les chercheurs sont unanimes : il y a un effet très clairement négatif sur le bonheur et, plus on passe de temps devant la télévision, moins on est heureux, parce que la télévision nous transforme et, en plus, elle nous prend du temps. D’abord, elle prend du temps sur des loisirs qui pourraient être plus gratifiants, comme le sport ou le bénévolat, mais la télévision change nos points de références et nos valeurs. Elle change nos points de références, parce qu’elle nous montre en permanence des personnes plus riches et plus belles que nous, et elle fait que nous nous sentons misérables. Plus les gens regardent la télévision, plus ils ont un taux de consommation élevé et moins ils épargnent, parce qu’ils ont envie de concurrencer les gens qu’ils regardent à la télévision en achetant plus de biens de différente nature. Cela change aussi nos valeurs puisque dans la publicité on associe constamment le bonheur avec l’acte de consommation. On a remarqué que la durée moyenne passée devant la télévision était largement corrélée avec le niveau de matérialisme des gens, c’est-à-dire l’importance qu’ils allouaient à l’acquisition d’un bien matériel pour leur vie. C’est donc un loisir qui est tout sauf anodin ! »
En conclusion, l’enseignement principal, c’est que faire le bonheur autour de soi reste finalement ce qui rend le plus heureux : « En fait, l’homme est un animal social, et cette dimension sociale s’exprime à tous les étages. On le voit dans la satisfaction au travail et cela dépend largement de la qualité de la relation avec ses collègues et son supérieur. Dans les actes de consommation, ce sont les consommations à plusieurs qui ont toujours plus d’impact que les consommations individuelles… Dans les loisirs, faire un sport à plusieurs, c’est mieux que de faire un sport tout seul. Il y a aussi le bénévolat. Le bénévolat est un levier très important pour le bonheur et les bénévoles ont un niveau de bonheur très supérieur par rapport aux personnes qui ont les mêmes caractéristiques sociales et démographiques, mais qui ne font pas de bénévolat. Il y a une étude sur les Allemands de l’Est : le bonheur des Allemands de l’Est a diminué au moment de la réunification, alors qu’ils s’étaient enrichis, puisqu’il y a eu une parité monétaire à ce moment-là entre la RFA et la RDA. Pour autant, ils n’ont pas été plus heureux... Les chercheurs se sont aperçus que les personnes qui ont vu leur niveau de bonheur largement diminuer après la réunification étaient celles qui n’ont plus pu faire de bénévolat, parce que le bénévolat en Allemagne de l’Est était organisé par l’État communiste. Or, avec la réunification, toutes les structures étatiques avaient disparu et, avec elles, la possibilité de faire du bénévolat... Le bénévolat était le levier le plus important pour le bonheur de ces personnes. »
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