La France trahie.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Paul Bernard a effectué une longue carrière préfectorale, il a notamment été préfet de Corse, et il a également travaillé dans le monde de l’entreprise en présidant un grand groupe français d’ingénierie. Il a aussi animé des délégations d’entreprises françaises au nom du Medef international. Son dernier livre s’appelle « La France trahie » : le titre peut paraître brutal pour quelqu’un qui a exercé d’aussi hautes responsabilités, mais l’auteur l’assume : « Nous avons une belle Constitution, après des périodes très difficiles on a pu surmonter des épreuves considérables, et celle-ci repose sur une union nationale naturelle en rapprochant toutes les tendances. C’est ainsi qu’en 1958 l’État a pu être restauré et la France a pu reprendre sa dynamique. Mais aussitôt après, voilà que les partis politiques se sont emparés du pouvoir et qu’ils ont confisqué la parole du peuple. Ils se sont servis dans un esprit d’oligarchie en quelque sorte, et tout cela pour prendre le pouvoir et le garder à travers une solidarité malsaine. Avec le quinquennat également, nous avons remplacé le septennat qui permettait d’avoir pour le président une durée plus longue que celle du Parlement, mais il y a aussi eu de nombreux comportements coupables, avec des démons à l’œuvre. Ensuite, l’appétit du profit a fait oublier l’intérêt général, on pense aux privilèges et à l’argent, et la corruption a pris une importance considérable en France. Voilà que nous assistons de plus en plus à un spectacle de partis politiques qui se remplacent et qui se combattent devant un peuple qui est amené à prendre la parole périodiquement, tous les cinq ans, de façon à ce qu’il puisse s’exprimer… mais pas trop longtemps ».

D’ailleurs, Paul Bernard regrette que nos dirigeants n’utilisent pas plus souvent le référendum : « On l’a utilisé au moment de la Constitution européenne, mais, comme le résultat n’était pas bon, on a décidé de ne plus rien demander au peuple… Le jeu des partis politiques s’est développé le plus largement possible et c’est pour cette raison que je parle d’une trahison, non seulement des institutions, mais aussi du comportement d’une oligarchie qui a pris le pouvoir et qui ne le lâche plus. » Paul Bernard a été préfet de Corse sous François Mitterrand. On sait qu’il s’agit d’une préfecture sensible et c’est quelqu’un qui ne se laisse pas impressionner facilement.

Il a pourtant eu le sentiment que quelque chose ne tournait pas rond dans notre pays : « En 1974, avec Giscard d’Estaing, les partis politiques sont arrivés au gouvernement en tant que tels. Les chefs de parti ont occupé le gouvernement, ensuite il y a eu une certaine cohabitation et, à partir de ce moment-là, il y a eu une perte de vision. Les partis politiques ont détruit cette union nationale qui était pourtant indispensable. Lorsque j’étais préfet en Corse, j’avais eu la mission tout à fait difficile, mais exaltante, de mettre en place le statut particulier, c’est-à-dire de proposer à la population de cette région de prendre des responsabilités dans le cadre de la décentralisation, mais dans le creuset national et républicain. Là aussi, j’ai pu constater, si le message avait été compris, que les comportements n’étaient pas du tout convenables. Les partis de droite et les partis de gauche, qui étaient un peu particuliers là-bas, s’occupaient simplement du pouvoir pour des privilèges et c’est ainsi que j’ai vu naître le nationalisme et le terrorisme. Sur le plan politique, c’était aussi une manière de rejeter la classe politique. »

Face à cela, le préfet Paul Bernard nous rappelle que 80 % de la population française est composée d’honnêtes citoyens : « Le peuple, n’étant pas appelé à avoir droit au chapitre, est manipulé par un surcroît d’information dans lequel il est noyé. L’opinion publique est baladée avec des informations contradictoires… Quand on voit la gabegie qui existe au sommet de l’État, avec les différents scandales qui ont défrayé la chronique, la population pourrait être tentée de se dire qu’elle doit elle aussi frauder… Or, la population grogne ! Les gens ne veulent pas être méprisés. Le peuple attend ce grand moment qu’est l’élection présidentielle et il y a une colère face à cette trahison de l’esprit de la démocratie et de la République française… » Alors, en guise de solution, Paul Bernard appelle à un renouveau des hommes et des partis… Nous lui avons demandé ce qu’il pensait de la démarche d’Emmanuel Macron. Réponse : « Les primaires ont été une expérience assez dramatique, c’est un faux nez des partis politiques. Alors que la présidentielle est faite pour permettre à tout citoyen de soutenir une candidature librement, les partis se sont organisés pour désigner leurs représentants et l’on a vu le fameux peuple de droite et de gauche aller voter, mais c’est de la fantasmagorie, la présidentielle c’est le peuple de France. Les principaux leaders des gouvernements précédents ont été balayés, ce qui a déjà été un premier résultat. C’est aussi la démonstration que le peuple de France demande un changement de personnel politique. On voit donc apparaître une coalition hétéroclite, avec des intérêts concurrents, et cette expérience Macron est intéressante, on peut dire que c’est une expérience hors sol mais, très rapidement, sous prétexte d’aller contre le système, voilà que cette formation reconstitue le système en racolant aussi bien à droite qu’à gauche ! En réalité, ils ne sont pas pour la France. Je ne peux plus accepter que l’on parle de l’intérêt des uns et des autres en vue de gagner, je veux une formation qui veut gagner pour la France, mais ce n’est pas évident actuellement. C’est même le contraire ! »

Pour Paul Bernard, tous ces ralliements successifs autour d’Emmanuel Macron illustrent une tentative de sauvetage du Radeau de La Méduse : « Ils essaient de reprendre le pouvoir à leur compte. Alors, je pense qu’il ne s’agit plus de trouver une alternance partisane, mais une alternative nationale, cela change tout, ce n’est pas un nouveau système, mais la suppression du système actuel pour retrouver l’esprit de la Ve République, avec cette Constitution qui permet à la France de se maintenir encore aujourd’hui, malgré la tourmente générale. » En conclusion, le préfet Bernard préconise une véritable union nationale, au-delà des intérêts personnels, sur un programme concret, avec un état des lieux véritable de la situation du pays : « Nous sommes dans une situation dramatique, que ce soit pour l’endettement, l’immigration ou le chômage et il faut un gouvernement, avec quelques personnalités irréprochables, qui gouvernerait dans un temps limité. Cela permettrait aux partis politiques, une fois civilisés à nouveau, de reprendre le pouvoir dans des conditions démocratiques ! » Malheureusement, si cela ne se produit pas, Paul Bernard est convaincu qu’il y aura un électrochoc et que les choses se poursuivront dans la rue…

« La France trahie » de Paul Bernard est publié aux Éditions de Paris – Max Chaleil.

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