Identitaire. Le mauvais génie du christianisme.
LITTÉRATURE
Le livre d’Erwan le Morhedec, publié début janvier, a été un succès parce qu’il a su inviter ses lecteurs à réfléchir sur la progression de l’influence des identitaires dans les milieux catholiques, mais de manière posée et sans caricature. Le célèbre avocat parisien, connu sous le pseudonyme de Koztoujours sur Internet, ne se contente pas de dénoncer l’infiltration des réseaux d’extrême droite dans les sphères d’influence proches de l’Eglise, mais il invite aussi ses lecteurs à réfléchir sur la vocation universelle du christianisme : dans ce contexte, comment peut-on accepter un discours identitaire ?
Dans l’entretien qu’il nous a accordé, l’auteur revient sur sa démarche : « Je suis profondément chrétien. J’ai émergé sur le Net par le fait que j’assumais tout à fait mes convictions chrétiennes, mais ce mauvais génie c’est celui qui essaie de parler à l’oreille des catholiques, c’est celui qui essaie de les récupérer dans un combat politique qui n’est pas le leur et qui est, à bien des égards, contraire, lettre à lettre, à l’Évangile. » Contrairement à l’islam, le catholicisme laisse une grande liberté : « Le Christ a souvent dit qu’il était venu accomplir la loi, on a le bonheur d’être croyant d’une foi qui appelle à notre discernement, c’est encore ce sur quoi le Pape François insistait dernièrement. Son texte sur Amoris Laetitia est un chemin de discernement. Lorsque le Pape Benoît XVI a fait bienheureux le cardinal Newman, il l’a fait aussi pour reconnaître le rôle de la conscience personnelle. Donc, on a effectivement une foi qui nous laisse une marge bien supérieure à l’islam qui est très légaliste, et qui plaît à certains, parce qu’il dit d’une façon très claire ce qui est autorisé, ce qui est interdit, et à quelle heure on doit faire la prière... Par moments, on a le sentiment qu’un certain nombre de chrétiens sont en manque de lois et qu’ils sont en manque de règles fixes. Mais ce n’est pas comme cela que fonctionne le christianisme et ce n’est pas ce que faisait le Christ dans l’Évangile ».
Dans son essai, Erwan le Morhedec dénonce des identitaires qui parlent beaucoup de « chrétienté » mais peu du « christianisme » et d’identité plus que de foi… Mais leur emprise est-elle réelle ? L’auteur déclare que « l’influence n’est pas nécessairement numérique et on peut tout à fait, avec un groupe restreint, avoir une influence importante. Quand on parlait du trotskisme et de l’entrisme trotskiste au Parti socialiste, ce n’était pas non plus des nombres très grands, mais il y avait une influence véritable. Aujourd’hui, je ne pense pas que les identitaires pur sucre, c’est-à-dire labellisés comme tels, soient extrêmement nombreux. Néanmoins, ils parlent très fort et ils sont assez rompus aux méthodes de communication. Ils viennent un peu lécher les plaies des chrétiens en répondant à l’angoisse de beaucoup d’entre eux sur l’avenir du christianisme et plus précisément de la France telle qu’on l’a connu. »
D’ailleurs, ce terme est aussi bien choisi : « Pour la plupart des gens, les identitaires sont tout simplement des patriotes, des gens attachés à leur pays... A ce rythme, je serais identitaire, ce n’est pas le problème, et je raconte comment Bruno Mégret dit qu’ils ont choisi d’agir sur le vocabulaire et ils ont véritablement choisi d’employer le mot identité pour orienter le débat. C’est une façon de l’orienter sur le terrain de l’extrême droite. Évidemment, il n’y a pas lieu de contester ou de mettre en cause l’identité, c’est un fait, et non une idée… » L’approche n’est pas celle d’un militant d’extrême gauche qui voudrait détruire nos églises ou nos fêtes traditionnelles. Bien au contraire, il se déclare attaché à notre culture, à nos paysages et à nos clochers : « Je ne pense pas que la bonne façon de les défendre soit uniquement un état d’esprit de riposte permanente et la défense fonctionnera simplement parce qu’on les fera vivre. »
D’ailleurs, on peut être identitaire sur un territoire, sur sa terre mais, en matière de religion, comment concilier cela avec le devoir d’universalisme et de conversion ? « Pour être cohérente, cette logique identitaire ne peut pas être appliquée à nous-mêmes : on est bien obligé de reconnaître l’identité des autres, on est bien obligé de reconnaître à un musulman son identité et, de fait, on finit par se dire que, si je respecte mon identité, je respecte la sienne, donc je ne convertis plus. Si chacun reste clos dans son identité, on se retrouve dans une situation qui contredit ce que dit le Christ en disant d’aller faire des disciples dans toutes les nations. C’est une nécessité évangélique et, si nous nous réfugions tous dans une identité que nous essayons de définir, et qui reste une identité figée, on sera incapable d’avoir ensemble un destin commun et un destin national. On restera des communautés et des identités juxtaposées, revendiquant chacune leurs droits identitaires, et nous irons tout droit vers la confrontation ! »
En effet, tout en portant des revendications comme la défense de la vie et la préservation du patrimoine chrétien, qui sont évidemment légitimes et partagées, ces réseaux contribuent aussi à la fracturation de la société avec un regard « exclusif » et non « inclusif » à l’égard des personnes, s’indigne l’auteur : « Il s’agit de groupes qui sont très vindicatifs et très virulents. Ils découragent le débat, parce que l’on connaît leurs méthodes, avec des attaques personnelles. Au sein de l’Eglise, il y a toujours peur de manquer à l’unité et de créer des débats là où il n’y en aurait pas. À mon avis, c’est une erreur fondamentale. L’unité ne peut pas se faire au détriment de la vérité et, quand on a peur pour la réputation de l’Eglise dans l’Eglise, on est déjà sur une mauvaise pente. Quand on met les problèmes sous le boisseau, un jour ou l’autre, la marmite saute et le problème a maintenant pris beaucoup plus d’ampleur, il devient beaucoup plus compliqué de le résoudre. »
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