Épuisements. Comment lutter contre les fatigues du quotidien

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

L’épuisement est un problème universel et actuel. Mais qu’est-ce que l’épuisement ? Quelle est la nature exacte de cette véritable épidémie ? Quels en sont les mécanismes, les symptômes, les signes spécifiques ? Pourquoi le travail est-il exposé en priorité ? Quelles en sont les causes ? Le docteur François Baumann, souvent présenté en France comme le spécialiste du burn-out et du bore-out, ouvre le dossier de l’épuisement dans son nouveau livre. Le docteur François Baumann est le cofondateur de la Société de Formation Thérapeutique du médecin Généraliste (SFTG), il est également chargé d’enseignement à l’Université Paris V, membre d’un groupe de travail à la Haute Autorité de Santé (HAS) sur le burn-out et auteur de nombreux ouvrages sur la souffrance au travail. On a d’abord envie de lui demander si l’épuisement est une maladie des temps modernes : « Oui, d’une certaine manière. Auparavant, on s’épuisait physiquement, beaucoup plus que maintenant, mais aujourd’hui on s’épuise beaucoup plus moralement et c’est en cela que c’est une maladie des temps modernes. Il y a une sorte de glissement sémantique de la notion d’épuisement, en passant de l’épuisement physique sportif, à celui de la personne au travail qui, en principe, ne devrait pas être dans un épuisement psychique et physique. »

Ainsi, «on se fatigue moralement pour des choses qui, auparavant, n’existaient pas. Il est plus difficile de récupérer de la fatigue morale que de la fatigue physique. Quand vous êtes épuisé physiquement parce que vous avez aidé quelqu’un à déménager, vous êtes fatigué, mais vous récupérez après une bonne nuit. Dans le travail, il y a une notion de chronicité et c’est le mot stress qu’il faut employer à ce moment-là. On commence à prendre conscience que le travail épuise pour des raisons psychologiques. On va récupérer beaucoup plus difficilement d’une fatigue psychique, surtout quand elle est redondante, et il y a des gens qui craquent par ennui psychologique parce qu’ils font tous les jours le même travail. C’est en cela que c’est une maladie du siècle. C’est aussi une maladie épidémique, parce que l’on a l’impression que l’organisation de la société tourne beaucoup autour de cette notion de stress. »

Mais l’excès de lois et de textes réglementaires ne contribue-t-il pas à générer ce stress, puisque l’on robotise finalement les salariés à travers un strict respect des normes ? François Baumann reconnaît que nous sommes «dans une société de plus en plus stressante, parce que l’on est dans une société de la contrainte. Ce sont des contraintes que vous décrivez : la contrainte légale, comme remplir tous les papiers que l’on doit remplir, est récente… Quand c’est raisonnable, c’est possible, mais quand cela dépasse la raison, cela devient une contrainte et l’on arrive au surmenage. Tout cela est lié à l’électronique. Quand vous recevez un courriel, vous devez répondre immédiatement, alors qu’auparavant vous preniez le temps de répondre à un courrier. Aujourd’hui, quand vous ne répondez pas immédiatement à un courriel, d’abord cela peut être grave mais, le lendemain, vous en avez trois fois plus ! »

Par exemple, «un médecin peut passer plus de la moitié du temps avec son patient à éplucher les problèmes administratifs ! Beaucoup de choses passent par l’administration et tout cela se fait au détriment de la relation humaine. On se retrouve avec une relation humaine qui est diminuée comme peau de chagrin par les contraintes administratives et financières. Ces contraintes finissent par user l’organisme, parce que les maladies du stress sont des problèmes qui peuvent probablement s’améliorer en allant vers moins de contraintes et en faisant en sorte que les choses soient plus faciles. Par exemple, on a pensé que la semaine de 35 heures permettrait moins de contraintes horaires et que les gens auraient plus de loisirs. C’était l’idée de départ des 35 heures. Or, ce n’est pas du tout ce qui s’est passé, puisque les gens ont accumulé en 35 heures ce qu’ils faisaient auparavant en 39 ou en 40 heures, et ils sont aujourd’hui beaucoup plus surmenés ! Il y a aussi l’aspect de gestion générale de l’entreprise qui fait que maintenant elles sont redevables devant leur conseil d’administration qui en demande toujours plus. Par exemple, il peut y avoir dix personnes sur un poste, on en supprime cinq pour une question de rentabilité, et on demande aux cinq qui restent de faire la même chose que les dix ! »

Sur les 35 heures : « Il y a eu beaucoup d’erreurs d’interprétation, notamment par rapport aux loisirs. On a pensé que les gens allaient avoir davantage de temps pour leurs loisirs. Or, ce n’est pas parce qu’ils s’installent dans un fauteuil pour regarder la télévision, qu’ils vont aller mieux ! Un loisir, ce n’est pas ne rien faire, c’est faire autre chose ! D’une façon générale, pour se soigner d’un burn-out - et encore plus d’un bore-out, puisque l’on s’ennuie - il faut trouver une activité qui vous intéresse. Les gens qui sont surmenés, si on leur donne une activité qui les intéresse, sont beaucoup moins surmenés. Ce qui est triste, c’est de s’apercevoir que le travail perd cette espèce de vocation d’être une activité agréable. »

On apprend qu’il est possible de lutter contre l’épuisement en pratiquant une activité physique régulière, mais aussi en ayant une passion qui permette de penser à autre chose : «Il y a l’activité physique, par exemple, qui est très importante. C’est vrai, les gens qui ont une activité nouvelle ne sont pas épuisés, parce qu’ils sont portés par le plaisir de faire quelque chose de neuf. Mais, quand on aime trop ce que l’on fait, on risque aussi de se brûler les ailes, parce qu’on se lance sans contrôle et c’est plus tard que l’on s’aperçoit que l’on aurait dû se modérer... » Ce livre permet de réellement comprendre ce qu’est l’épuisement : « L’épuisement, ce n’est pas simplement être fatigué le soir. C’est la perte de ressources complètes, c’est l’aboutissement d’une trajectoire qui vous amène à ne plus pouvoir rien faire. Se sentir fatigué, c’est une nuance ; être épuisé, c’est quelque chose de plus profond. Il faut changer son objectif de travail et s’investir un peu moins. J’ai décidé de travailler sur ce sujet parce que j’observe de plus en plus ce phénomène chez mes patients. À force de voir les méfaits de l’épuisement sur les individus, j’observe une évolution et une sorte de mépris du corps et de sa fatigue que je trouve extrêmement dangereux. Il y a même des gens qui vont jusqu’à se droguer pour tenir le coup ! C’est une évolution qui n’existait pas il y a quelques années. En Europe, il y a presque 30 à 40 % des salariés qui se disent fatigués. Après, il faut entrer dans le détail, car ils ne sont pas pour autant tous en arrêt de travail. On essaie de faire tenir les gens avec la méditation, avec des techniques psychologiques, avec de la sophrologie aussi… Mais on essaie de les faire tenir… Pour qu’ils soient surmenés davantage ? On est dans une course sans fin, c’est un vrai phénomène social et on se demande jusqu’où tout cela va aller. »

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