Peuples persécutés d’Orient. Carnet de voyages de Palmyre au Champ des Merles.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Le journaliste et grand reporter Pierre-Alexandre Bouclay et la photographe Katharine Cooper viennent de publier un très beau livre consacré aux peuples persécutés d’Orient. Un récit vivant et des images touchantes qui nous emmènent en Syrie, au Kurdistan irakien, chez les Yézidis d’Irak, mais aussi dans les enclaves assiégées du Kosovo. Il s’agit d’un ouvrage avec couverture cartonnée et papier glacé, présentant des photos magnifiques, parfois de paysages, qui nous feraient même parfois oublier la guerre : « Nous n’avons pas voulu tomber dans la facilité visant à présenter des horreurs. Katharine Cooper travaille avec un vieil appareil photo, un Hasselblad qui date des années 50. Elle a besoin de beaucoup de temps pour travailler car, comme elle n’utilise pas le numérique, elle a un outil qui nécessite un temps long et elle doit notamment faire connaissance avec le modèle. Ceci explique son style. Nous avons été à la rencontre de gens qui ont vécu des horreurs, mais nous les avons photographiés tels qu’ils étaient au moment où nous les avons rencontrés » explique Pierre-Alexandre Bouclay.

L’idée de ce livre remonte à l’an dernier : « C’est un choix de circonstances. Je connais Katharine Cooper depuis 2013, à l’époque où elle a eu le Grand prix de l’Académie des Beaux-Arts pour son reportage sur les blancs d’Afrique du Sud, et nous étions restés en contact. Un jour, j’ai eu l’occasion d’aller au Proche-Orient et je lui ai proposé de m’accompagner puisque j’étais membre d’une délégation menée par l’ancien ministre Thierry Mariani. A l’issue de cette première expédition, je lui ai proposé de travailler pendant un an en Irak et au Kosovo, et elle fait même partie des premiers photographes à avoir découvert Palmyre libérée il y a quelques mois. » Cet ouvrage se feuillette comme un carnet de voyages qui nous permet aussi d’avoir une idée de la vie quotidienne des chrétiens de Damas : « Nous sommes allés à la rencontre des chrétiens syriens qui vivent à Damas. Il vaut sincèrement mieux être chrétien à Damas qu’être chrétien au Kosovo aujourd’hui ! Les chrétiens que l’on rencontre à Damas sont souriants et apaisés. En Syrie, les gens sont majoritairement musulmans, mais ils ont la chance d’avoir cet héritage du nationalisme arabe en la personne de Bachar al-Assad, qui ne me semble pas être un ange mais qui a l’immense mérite de préserver les équilibres. Il ne s’agit pas de dire que Bachar al-Assad est un grand chef d’État démocrate mais, dans cette région, on est obligé d’avoir le comportement qu’il a : sinon, il serait tué et les islamistes prendraient le pouvoir. La bataille d’Alep a été effroyable et il est certain que si le régime en place à Damas tombait, il n’y aurait pas d’autre choix que de voir l’État islamique s’imposer. »

D’ailleurs, le compte rendu d’un entretien entre Pierre-Alexandre Bouclay et Bachar al-Assad est publié dans un chapitre du livre : « Quand les diplomates français ont dit qu’il fallait chasser Bachar al-Assad, ils ont cédé à ce que l’on a appelé la diplomatie compassionnelle, qui a été en vogue dans les années Kouchner, mais ce n’était pas sérieux. Les rebelles dits modérés n’avaient aucune chance de prendre le pouvoir. En plus, ils n’étaient pas très modérés puisqu’il s’agissait du front al-Nosra qui est la branche d’Al-Qaida en Syrie ». Un chapitre nous fait partager l’émotion des soldats syriens lors de la libération de Palmyre, avec des clichés présentant des combattants fatigués, mais heureux d’avoir pu libérer cette ville stratégique : « Ils sont très patriotes et ils ont conscience du combat qu’ils mènent. Ils sont contents, c’est du travail bien fait. Ils ont libéré des gens et il faut imaginer ce que l’on ressent quand on libère un village ou une ville de l’emprise de l’État islamique ou du front al-Nosra : ce sont des cris de joie, les gens sont heureux, les femmes enlèvent leur burqa, les hommes peuvent se raser la barbe… Avec les islamistes, ils ont l’interdiction totale d’écouter de la musique ou de fumer et ils sont vraiment heureux quand ils sont libérés ! »

Pierre-Alexandre Bouclay ne manque pas de souligner avec amertume l’échec de la diplomatie française et européenne dans cette affaire : « C’est l’intervention russe qui a permis la libération d’Alep puisque, pendant des années, l’Union européenne et les États-Unis ont joué cette espèce de temporisation, alors que les Russes ont mené une diplomatie plus agressive que l’on peut comparer à celle des États européens du XIXe siècle. Concrétement, lorsque l’on décide de faire la guerre, il faut gagner le plus vite possible pour limiter le nombre de morts et cela nécessite parfois de frapper très fortement. »

Une partie du livre est également consacrée au Kurdistan irakien, avec de superbes photos de femmes combattantes : « Il y a une tradition kurde qui dit que les femmes doivent être aussi combattantes que les hommes, mais jusqu’alors c’était plutôt une tradition et, maintenant, elles mettent ce principe en action. Une partie d’entre elles sont des Kurdes et une autre partie sont des Yézidis, une communauté qui a été particulièrement persécutée par les islamistes, parce qu’elle n’appartient pas aux religions du Livre. Les islamistes avaient fait des femmes Yézidis des esclaves sexuelles et l’on pouvait acheter des femmes dans des marchés aux esclaves. C’est ce qui a grandement encouragé leur engagement armé. Certaines ont pu être achetées par des parents, d’autres ont pu s’évader, et c’est ce qui les a grandement encouragées à se venger en prenant les armes. Ce sont des histoires épouvantables. » Un autre chapitre traite du Kosovo, alors que le titre du livre pointe sur les peuples persécutés d’Orient, et Pierre-Alexandre Bouclay nous en explique la raison : « Nous avons un peu hésité, mais il y a là une vraie logique. Les Serbes orthodoxes du Kosovo sont en fait les plus occidentaux des chrétiens d’Orient, au sens où ils appartiennent aux églises orientales qui remontent au schisme de 1054 entre Rome et Byzance. Techniquement parlant, ce sont des chrétiens d’Orient, même s’ils vivent au cœur de l’Europe. »

« Peuples persécutés d’Orient. Carnet de voyages de Palmyre au Champ des Merles » de Katharine Cooper et Pierre-Alexandre Bouclay est publié aux Éditions du Rocher.

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