La refondation de la droite.
LITTÉRATURE
Il se dégage depuis quelques années chez les électeurs de droite le sentiment que les personnalités de droite ne sont pas vraiment de droite, car beaucoup ont cédé à la mode du politiquement correct pour ne pas déplaire aux médias. Frédéric Saint Clair est analyste en stratégie et en communication politique, et il a été chargé de mission auprès du Premier ministre Dominique de Villepin. Il vient de publier un livre dans lequel il évoque justement la nécessité de reconstruire la droite sur ses valeurs. L’ouvrage est sorti au mois de septembre, mais il reste totalement d’actualité depuis la désignation de François Fillon comme candidat de la droite et certains chapitres sont prémonitoires : « Je n’avais pas en tête l’évolution de la politique française quand j’ai écrit ce livre, j’ai analysé l’évolution des idées sur un temps long et j’ai fait un constat sur la politique française en marquant le fait que ces quatre notions, le libéralisme, le conservatisme, le nationalisme et le christianisme, pour différentes raisons et de différentes façons, avaient été abandonnées par la droite et qu’il fallait une réflexion renouvelée. Il se trouve que j’ai été rattrapé par les événements et l’élection de François Fillon à la primaire a montré l’importance de ces notions. Ces quatre notions sont essentielles, même si la notion chrétienne doit être aujourd’hui laissée en marge du politique pour éviter d’accroître les tensions, mais les trois autres s’équilibrent et doivent être présentes. On équilibre le libéralisme par du conservatisme et du nationalisme, on équilibre les excès du nationalisme par une forme de libéralisme, etc. Si j’aborde la question du christianisme, c’est parce que l’islam a pris une place importante aujourd’hui dans le débat français. On a oublié nos racines chrétiennes, on a oublié qui nous étions, il faut rappeler ce qu’est la France historiquement, pour ensuite être capable, une fois que l’on sait qui on est, de tendre la main à l’autre. Bien entendu, cela ne veut pas dire rouvrir la porte aux liens entre la religion et la politique, entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, évidemment je fais la différence ».
Frédéric Saint Clair invite ses lecteurs à s’interroger sur les fondements de la droite : « On a trop tendance à privilégier la démagogie et le corpus intellectuel est très souvent dévoyé parce qu’il y a une nécessité d’acquérir le pouvoir et donc une nécessité de simplifier, parfois même de caricaturer, pour être accessible et pour séduire. Il y a dans la vie politique française un ratage continu. De mémoire, celui qui rassemble toutes ces notions, c’est le général De Gaulle. Depuis, on est dans la querelle de chapelles, dans l’oubli ou dans le déni. » Ainsi, l’auteur dénonce la renonciation progressive à certaines valeurs fondamentales : « L’abandon ne s’est pas fait dans les mêmes termes pour chaque valeur. Le christianisme a été brutalement stoppé en 1905 et, s’il était nécessaire de marteler l’importance de la laïcité pour construire une société politique apaisée, il y avait une nécessité de poursuivre une réflexion qui s’est petit à petit étiolée. Pour le nationalisme, il a été purement et simplement, à partir de la Deuxième Guerre mondiale, abandonné à l’extrême droite. Le conservatisme est complètement absent de notre tradition politique, car on confond conservateur et réactionnaire, alors que ce n’est pas du tout la même chose. Il y a un vrai conservatisme à développer. Quant au libéralisme, il a peu à peu, au fil du XXe siècle, avec l’influence du socialisme, été mis de côté et stigmatisé, notamment le libéralisme économique qui a besoin d’être repensé de façon équilibrée. On a besoin de modérer le capitalisme international et l’influence de cette mondialisation financière et commerciale sur l’économie nationale mais, en même temps, on a besoin de désengager l’économie nationale de l’emprise de l’État, c’est vrai pour les petites entreprises, les artisans et commerçants, qui n’ont pas vocation à exporter leur savoir-faire, mais à le mettre en œuvre au sein de nos régions. »
On s’aperçoit que la réflexion a été abandonnée par les partis politiques traditionnels et que ceux qui pensent se situent plutôt dans ce que l’on appelle la droite hors les murs. Frédéric Saint Clair confirme cette idée : « On ne pense pas dans les partis politiques... Les partis politiques sont des machines à dire oui ou non et ils sont inféodés à la volonté de celui qui dirige le parti… Fondamentalement, la pensée se fait hors les murs. Il y a dans notre pays une masse considérable de personnes qui ont une vraie capacité de réflexion et la bonne nouvelle, c’est que notre démocratie est devenue une démocratie d’opinion. L’opinion de ces personnes va pouvoir influencer le politique. Le renouvellement va se faire en partant de la base et pas en changeant cette élite qui est actuellement en place et qui, manifestement, est plus intéressée par le pouvoir que par les réformes. Cependant, je caricature un peu : pour avoir fait partie d’un cabinet ministériel, je sais que cette critique que l’on fait régulièrement aux hommes politiques comme quoi ils ne seraient intéressés que par leur carrière et par rien d’autre n’est pas très vraie. Effectivement, cet élément est présent, mais il y a aussi une volonté de réforme. Simplement, il y a énormément de temps que l’on passe à de nombreux aspects de la vie politique et qui n’est pas consacré à la réflexion ou au renouvellement de la vie politique.»
Alors, les choses sont-elles en train de changer avec la désignation de François Fillon ? « Chaque individu ne peut rien faire, mais chaque individu cumulé à tous les autres, prenant conscience des mêmes enjeux pour porter une voix, va se rendre compte que des personnes qui pensent d’une même façon, en marge du discours de l’élite, sont plus nombreuses qu’on le pense, non pas pour renverser la table, mais de façon modérée et continue, il y a moyen de faire évoluer les choses dans le bon sens… » Les électeurs avaient envie de renverser la table en votant Fillon, mais ne seront-ils pas déçus, car François Fillon n’a pas vraiment un programme susceptible de répondre aux attentes des artisans, des commerçants ou des petits patrons, estiment certains économistes : « On ne sait pas encore exactement ce qui va sortir et il serait illusoire de faire un procès d’intention à François Fillon concernant certaines catégories socioprofessionnelles. Mais, ce qui est certain, c’est qu’il y a un mécanisme économique complexe qui lie l’économie nationale et l’économie internationale et, pour que toutes les catégories socioprofessionnelles tirent leur épingle du jeu, il y a un certain nombre de freins qu’il va falloir faire sauter. Avant de penser à réformer le libéralisme, il va falloir entrer dans la mondialisation de façon plus entière et il va falloir que la France accepte de jouer le jeu du libéralisme avec les cartes des autres pays, ce qui suppose un certain nombre de prises de position assez complexes. En revanche, on va en subir les conséquences. Il y a un certain nombre de métiers qui vont souffrir. C’est pour cette raison que j’invite à trouver la voie de l’équilibre. C’est ma plus grande crainte. »
La réflexion de Frédéric Saint Clair arrive opportunément au bon moment : « D’un point de vue structurel, celui de la pensée, rien n’a changé ; d’un point de vue superficiel, le changement est notable. Effectivement, il y a eu une vague relativement importante qui a submergé les baigneurs, mais on sait que cette vague n’a pas transformé le fond de l’océan. Au niveau des idées fondatrices de la droite aujourd’hui, le travail reste à faire entièrement. » Un ouvrage passionnant que chaque candidat qui se présente à une élection en se revendiquant de droite devrait lire.
« La refondation de la droite » de Frédéric Saint Clair est publié aux Éditions Salvator.
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