Le sacrifice des paysans.
LITTÉRATURE
C’est un livre très intéressant sur l’histoire du sacrifice des paysans qui vient d’être publié par Pierre Bitoun et Yves Dupont. Tous les lecteurs agriculteurs ne seront pas forcément d’accord avec cette théorie car il existe des fractures idéologiques, pas simplement entre les plus modestes et les plus gros, mais le fait est que l’on ne peut pas reprocher aux auteurs de ne pas connaître leur sujet. Ils ont déjà cosigné, avec Pierre Alphandéry, « Les Champs du départ » (La Découverte, 1989) et « L’Équivoque écologique » (La Découverte, 1991). Ils sont également les auteurs, à titre individuel, de nombreux ouvrages tels que, pour le premier, « Campagnes d’enfance (Cénomane, 2005) et, pour le second, « L’Université en miettes » (L’échappée, 2014). Pourquoi les sociétés modernes ont-elles décidé de sacrifier les paysans ? Qui est responsable de l’engagement de ce processus, qui semble irréversible ?
Pour tenter de répondre à ces questions fondamentales, ce livre montre comment, depuis des décennies, en France comme ailleurs, le productivisme s’est étendu à l’ensemble des activités humaines : « Depuis fort longtemps, la logique est celle de la concentration des exploitations, de l’intensification généralisée et du productivisme, et tout cela aboutit à une élimination progressive des paysans. On opère la distinction entre les agriculteurs et les paysans. Il y a un certain nombre d’agriculteurs, notamment ceux de la Confédération paysanne, qui se sont renommés paysans parce qu’ils souhaitaient retrouver le sens originel de leur travail et sortir du cycle du productivisme qui est périlleux, absurde et dangereux pour la santé de tous. Et puis, il y a ceux qui suivent, parce qu’ils sont coincés ou endettés, mais aussi ceux qui sont partisans d’une poursuite de l’intensification et du productivisme. Ce n’est pas pour rien que Xavier Beulin est président de la FNSEA et qu’il est à la fois un agriculteur très productiviste, en étant le dirigeant d’un groupe agroalimentaire majeur. On est quand même face à une petite minorité qui dirige le destin de la majorité des agriculteurs ou de ce qu’il en reste » explique Pierre Bitoun.
L’auteur ajoute que tout cela a pour conséquences « déracinement et marchandisation, exploitation du travail et des ressources naturelles et l’époque est aujourd’hui aux fermes-usines et aux usines que l’on ferme ou délocalise, tandis que dominent, partout, finance et technoscience… » Toutefois, Pierre Bitoun souligne que « certains agriculteurs refusent cette démarche, mais ils ne sont encore qu’une minorité et ils ne sont absolument pas soutenus puisque 80% des aides à l’agriculture vont à 20% des paysans. On ne soutient pas les paysans, c’est bien là le problème ! On est dans un calcul très productiviste et c’est une machine qui s’auto-alimente. Les paysans qui sont pris dans l’engrenage du productivisme ont du mal à s’en sortir et toutes les crises que l’on a vues dans l’élevage, dans le lait et dans les céréales aujourd’hui, montrent bien que ce modèle productiviste est un modèle en faillite, mais il perdure parce que les institutions, l’Union européenne comme la France, continuent de faire fonctionner massivement ce modèle. Il y a aussi tout ce qui se passe autour des projets de fermes usines, sur notre territoire, mais également à l’étranger, qui augure mal de la suite. »
Finalement, tout au long de notre conversation, il se dégage une idée forte chez Pierre Bitoun : le productivisme est une erreur, parce qu’il y aura toujours un voisin dans le monde qui sera capable de faire plus pour moins cher… C’est le schéma général du productivisme... Que ce soit dans un modèle national ou dans un modèle concurrentiel, «il conduit à la concentration, au surtravail, à l’élimination des plus petits, mais aussi à l’élimination de ceux qui sont porteurs d’une autre voie. Cette vision productiviste reste pour l’instant hégémonique, même s’il y a un certain nombre de tentatives autour de l’agriculture durable et des circuits courts. Pourtant, on sait que ce modèle productiviste est empoisonneur pour la santé et pour la terre. » Alors, on peut se demander si, avec le poids des charges sociales, ceux qui refusent un modèle productiviste ne seraient pas condamnés à vendre extrêmement cher leurs produits ? Pierre Bitoun ne partage pas cet argument : « Il y a un certain nombre d’agriculteurs, y compris bio, en éliminant tous les facteurs d’endettement qui pèsent sur les trésoreries, qui arrivent à produire des aliments d’une manière rentable sur le plan financier. L’agriculteur bio ne coûte pas forcément beaucoup plus cher que l’intensif et il ne faut pas s’enfermer dans cette vision, parce qu’il y a de nombreux coûts externes, sur le plan écologique, environnemental et sanitaire, que l’on ne compte pas dans les projets alimentaires de mauvaise qualité qui sont produits chez les agriculteurs très productivistes. »
Des fermes à taille humaine sont-elles encore envisageables ? « C’est possible et ce serait d’autant plus possible si l’on voulait bien les aider, plutôt que d’aider les agriculteurs productivistes qui livrent des quantités considérables. C’est un choix technique et c’est aussi un choix de politique publique. » En allant plus en amont, on comprend aussi que le sacrifice des paysans constitue l’un des éléments du processus global de transformation sociale dont il faut, au préalable, comprendre les causes. Ainsi, les auteurs analysent le mouvement historique au sein duquel s’est déployé le projet productiviste au cours des soixante-dix dernières années, des « Trente Glorieuses aux Quarante Honteuses ». Puis ils décrivent comment le long travail d’«ensauvagement des paysans » a mené à la destruction des sociétés paysannes et des cultures rurales.
Pierre Bitoun poursuit notre entretien en nous amenant à nous interroger sur notre modèle de société : « Le sacrifice des paysans s’opère avec cette transformation vers l’agriculture productiviste, ou leur élimination, comme on dit pudiquement, leur reconversion vers d’autres milieux socioprofessionnels. C’est aussi le sacrifice de tous les autres, non seulement des personnes qui vivent dans le monde rural, mais également des ouvriers, c’est-à-dire tous ceux que l’on considère comme n’étant pas suffisamment productifs, performants, adaptés au système concurrentiel ou adaptés à une logique sans fin du productivisme. Derrière cette question, vient évidemment s’inscrire celle de l’avenir des sociétés contemporaines qui sont sans cesse à la recherche d’une modernité qui est toujours remise en cause et qui s’exerce au détriment du plus grand nombre et en faveur d’une petite minorité qui ne cesse de gagner plus d’argent ». En conclusion, les auteurs évoquent ce que l’on peut qualifier de véritable ethnocide, dont nous n’avons pas fini, nous tous, de payer le prix.
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