La trahison des clercs d’Israël
LITTÉRATURE
Pierre Lurçat, avocat à Paris et à Jérusalem, est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le sionisme et sur l’histoire d’Israël. Il vient de publier un livre passionnant qui, contrairement aux idées reçues, démontre la victoire des idées pacifistes en Israël. Selon l’auteur et malgré ce qui circule couramment dans les médias, Israël n’est pas un pays « d’extrême droite », car les intellectuels juifs pacifistes continuent de jouer un rôle majeur dans la délégitimisation actuelle d’Israël.
Le parallèle avec la situation française est saisissant : « Effectivement, Israël est décrit dans les médias occidentaux comme un état belliqueux, comme un État où le combat pour la survie passe avant tout. Or, finalement, si l’on regarde les choses de plus près, c’est le contraire. En Israël, vous avez ce que j’appelle le faux messianisme de la paix, c’est-à-dire l’idée que la paix est préférable à tout et qu’il faut faire tous les sacrifices pour y parvenir et vous avez aussi l’idée qu’Israël doit se conduire d’une manière exemplaire. Ce n’est pas seulement une idée imposée à Israël par la communauté internationale, mais c’est une idée qui a ses sources en Israël même et chez des penseurs qui ont une influence durable sur la société israélienne » souligne Pierre Lurçat.
Dans son ouvrage, il dénonce la cécité d’une partie de l’intelligentsia juive, qu’elle soit en Israël ou ailleurs dans le monde : « Je m’intéresse à ce que j’appelle la trahison des clercs d’Israël, y compris avant 1948, puisque l’on sait bien que l’État d’Israël n’est pas né en un seul jour... Il s’est forgé au cours des décennies qui ont précédé et vous aviez déjà un débat qui ressemble étonnamment au débat actuel, notamment sur les questions de morale et de politique, ou de la guerre juste et injuste. J’appelle les clercs d’Israël ces intellectuels qui font passer avant tout des principes moraux abstraits, sans tenir compte des réalités concrètes de l’État et du peuple juif. C’est un débat qui remonte aux années 20 et, dès qu’Israël a été confronté à une opposition violente, puisque les premières émeutes arabes datent des années 20, il y a eu une position paradoxale chez beaucoup d’intellectuels juifs de l’époque. Ils ont dit : « Si nous devions avoir un État qui se comporte comme tous les États, avec un nationalisme armé, alors on préfère ne pas avoir d’État… » C’est ce qu’ont dit mot pour mot des penseurs aussi influents que Martin Buber, Gershom Scholem et même Albert Einstein. »
On retrouve dans cette description des élites israéliennes une photographie de ce que l’on observe dans notre pays. En France, on parle des médias, des intellectuels, du syndicat de la magistrature… En Israël, c’est finalement la même chose : « Il y a finalement un parallèle entre la situation d’Israël et la situation de la France et de l’Occident en général. Quelque part, confronté à une situation extrême - par exemple à la situation de guerre que vit Israël depuis soixante ans, ou la situation du terrorisme exacerbé que la France connaît depuis un an - l’intellectuel doit tenir compte de la réalité pour infléchir sa pensée, ou alors il s’enferme dans sa tour d’ivoire pour défendre coûte que coûte ses principes. C’est le travers que l’on retrouve chez beaucoup d’intellectuels français. Je connais moins bien la situation française. Mais, à certains égards, on peut dire que la France ressemble de plus en plus à Israël. La société est obligée de faire preuve d’une résilience face au terrorisme et, finalement, on retrouve des réflexes que l’on connaît bien en Israël. Le civisme en temps de guerre ou l’acte de bravoure des héros anonymes, ce sont des choses que l’on connaît bien en Israël. »
Pierre Lurçat dénonce cette rhétorique apocalyptique dans le discours politique israélien sur le thème qu’il y aura des catastrophes si Israël ne fait pas de concessions territoriales ou si Israël n’accepte pas les exigences de ses ennemis. On retrouve ce raisonnement intellectuel en France sur la question de l’immigration ou sur celle de l’islam : « Il ne faut pas mettre d’huile sur le feu pour ne pas embraser les choses et espérons que cela ne va pas s’aggraver… » Pierre Lurçat ajoute : « C’est la politique de l’autruche : faisons comme si tout allait bien et peut-être que l’avenir nous donnera raison et, surtout, n’aggravons pas la situation... C’est toujours la tentation des démocraties face à un ennemi totalitaire ou à un ennemi non démocratique : « Si on accepte ses exigences, peut-être va-t-il se calmer… » C’était la France de Daladier dans les années 30. Il y a toujours cette tentation en France face aux exigences islamiques. »
On apprend dans ce livre qu’Israël ne se comporte pas comme un pays en guerre sur le plan juridique. Ainsi, des associations financées par des États étrangers sont autorisées maintenant à présenter des recours devant la Cour suprême contre des décisions administratives ou politiques… En Russie, Vladimir Poutine a demandé aux associations financées par l’étranger de se déclarer... On voit que l’on est très éloigné de cela en Israël : « Exactement. Y compris sur des sujets aussi cruciaux que ceux qui relèvent de l’armée. En droit français, on dit qu’il y a un domaine réservé et, en Israël, depuis l’époque du juge Barak qui a mené la révolution constitutionnelle que je décris dans mon livre, tout est devenu justiciable et ce pouvoir des juges a été utilisé dans un sens bien précis, en laissant toutes ces ONG, qui sont souvent des groupuscules qui comptent deux ou trois personnes, mais qui ont un budget considérable en provenance de l’Union européenne et qui sont toujours dans le but d’affaiblir Israël face à ses ennemis. C’est un grave problème que connaît aujourd’hui la démocratie israélienne. Il n’est pas concevable de laisser des intérêts extérieurs à Israël dicter ce que doit être sa politique sur des sujets aussi importants que la défense nationale. » Face à cela, certains intellectuels sont obligés de se censurer face au poids du politiquement correct, y compris les rabbins, pour ne pas s’attirer les foudres du procureur de l’État… Là aussi, comme en France, on ne peut pas tout dire…
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