Le livre gris du terrorisme.
LITTÉRATURE
El Mostafa Rezrazi est connu dans le monde entier pour ses cours, études et conférences sur la question du terrorisme et de l’islamisme radical. Il fait partie de ces personnalités qui ont permis au Maroc d’avoir une longueur d’avance, reconnue mondialement dans ce domaine, et on sait aussi que l’expertise marocaine a permis à la France et à de nombreux pays occidentaux d’éviter des attaques terroristes. El Mostafa Rezrazi est membre du comité scientifique du Groupe de recherche international des études transrégionales et des zones émergentes (ITEAS), basé à Tokyo, structure qui a publié un ouvrage collectif « Le livre gris du terrorisme » présenté dans le monde entier. Ce document met en lumière l’expérience forgée par le Maroc en matière de lutte contre le terrorisme et plonge le lecteur dans le labyrinthe de la lutte antiterroriste. En effet, les services secrets occidentaux, en France, comme aux États-Unis, reconnaissent que le Maroc a un savoir-faire unique en matière de lutte contre le terrorisme.
Nous avons demandé à El Mostafa Rezrazi ce qui fait la spécificité marocaine : « Le Maroc a une approche proactive sur le plan sécuritaire, avec le renforcement des capacités du Code pénal, mais aussi sur les modalités de l’enquête. Sur le plan religieux, il y a eu un renforcement de la gestion du champ religieux, avec le contrôle des mosquées, la lutte contre le volontariat religieux et aussi une formation continue des oulémas et des imams. Sur le plan politique, il y a eu un choix de réconciliation avec le passé. Sur le plan socio-économique, un choix d’initiatives nationales de développement. Enfin, sur le plan diplomatique, le Maroc a bien saisi que l’on ne peut pas lutter contre le terrorisme sans rentrer dans un partenariat organique avec les pays amis, notamment les voisins. La menace terroriste contre l’Europe, c’est aussi une menace terroriste contre le Maroc et vice versa. Le risque terroriste est toujours au-delà du degré zéro, donc la menace est toujours présente, et je pense que la coopération avec des pays comme l’Espagne a donné beaucoup de fruits. Sans l’effort des services de renseignements français, espagnols et marocains, on aurait pu imaginer le pire : regardez ce qui se passe dans d’autres régions du monde… »
Les experts présentent des profils de nombreux terroristes dans « Le livre gris du terrorisme ». On y trouve différents milieux éducatifs et sociaux, il est donc difficile de déceler des points communs chez tous ces gens. L’auteur, qui a rédigé une thèse sur le profil psychologique des djihadistes, souligne que « sur le plan macro analytique, on peut identifier trois types de personnalités : il y a des personnes qui ont un déficit de lien social, d’autres qui ont un déficit psychologique affectif et d’autres qui sont victimes d’endoctrinement, sans avoir des perturbations psychologiques cliniques, mais qui sont soumises à une crise identitaire. Dans cette troisième catégorie, on trouve une grande majorité des auteurs d’actes terroristes qui ont eu lieu en Europe. Il faut que les instances compétentes dans ce domaine intègrent les structures de recherche scientifique, sinon on ne pourra pas lutter contre le terrorisme. Des organisations comme Daech ou Al-Qaïda préparent leurs membres à rejeter les modalités d’adaptation proposées par les centres de déradicalisation. Le travail sera long, parce que c’est vraiment une guerre contre une manière de voir le monde. D’ailleurs, nous avons aussi proposé dans notre travail publié en France sous l’intitulé « Livre gris du terrorisme » comme concept celui de la coopération sécuritaire paradiplomatique : la coopération dans le domaine de la sécurité doit relever d’une action paradiplomatique qui dépasse la conjoncture politique. Peu importent les éventuelles tensions qu’il peut y avoir entre deux pays, les structures sécuritaires doivent continuer à coopérer et elles ne doivent pas être affectées par les changements climatiques des relations inter étatiques. Par exemple, imaginons que le Brexit ait réellement lieu : cela ne doit pas réduire à un degré zéro la coopération policière entre la Grande-Bretagne et ses voisins. La coopération sécuritaire doit devenir plus ou moins autonome de l’action des politiques, parce que les terroristes arrivent toujours à s’infiltrer lorsqu’il y a des moments de faiblesse. »
Pourtant, l’identité forte, religieuse et culturelle, du Maroc n’a pourtant pas empêché l’émergence de cellules terroristes… El Mostafa Rezrazi souligne que «la première leçon que nous enseignons à nos étudiants, c’est que, dans la lutte contre le terrorisme, le degré zéro n’existe pas. Les pays qui s’imaginent que l’effort des agences ou des individus peut effacer définitivement le risque se trompent, parce que l’on est face à une dynamique et il ne faut jamais sous-estimer ses ennemis. Le terrorisme est une menace non conventionnelle car, dans ce domaine, le nombre ne vaut rien puisqu’une seule personne peut déstabiliser la sécurité de milliers de personnes… » Enfin, plusieurs chapitres du « Livre gris du terrorisme » font référence au Polisario et à ses liens avec AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique) : « Sur cette question, on trouve beaucoup de déclarations qui ont soulevé l’existence d’un lien, réel ou potentiel entre le terrorisme et le Polisario. En effet, il est question de jeter la lumière sur les différentes sources qui ont alimenté les rapports d’experts, des think tanks et également ceux rédigés par le soin de certains services de renseignement tels que l’Agence d’investigation de sécurité publique, affiliée au Ministère de la justice japonais, qui s’est régulièrement exprimée au sujet de ces liens. Durant les deux années qui ont suivi les révolutions labéllisées «printemps arabe», les allégations de terrorisme à l’égard du Polisario ont été projetées au-devant de la scène médiatique avec une focalisation sur le soutien d’une kyrielle d’éléments, du Polisario au régime déchu de Kadhafi. L’analyse de cette question révèle également, et ce, pour la première fois, le témoignage de l’un des plus notoires théoriciens de l’organisation terroriste d’Al-Qaïda concernant l’infiltration des camps de Tindouf avant le printemps arabe.
Abou Saad al-Ameli a affirmé que cette dernière a réussi des opérations d’infiltration et de recrutement des groupes du Polisario. Dans un article intitulé « AQMI : faits et perspectives futures », Abou Saad Al-Ameli a écrit que « le mouvement islamiste dans les camps de Tindouf a joué un rôle prééminent dans la fonte des idées et des croyances politiques de plusieurs jeunes combattants sahraouis », ce qui permet à Al-Ameli d’ajouter que « les camps de Tindouf renforceront les rangs d’Al-Qaïda et joueront un rôle important dans la région à travers la libération du territoire islamique, et en faisant les premiers pas des moudjahidine pour servir de noyau au prochain Califat.» On peut également se référer ici aux liens qui existent entre les activités de certaines personnes originaires des camps de Tindouf, les trafiquants d’armes et de drogues, et les groupes terroristes qui s’activent dans la région du Sahel notamment, où des routes non contrôlées relient le désert à Fezzan, au sud de la Libye. C’est dans cet espace que Mokhtar Belmokhtar a tissé des liens de longue date et a dirigé les attaques d’Ain Amenas. Retraçant l’histoire de l’organisation séparatiste depuis la fin des années 70, on énumère un bon nombre d’incidents dans lesquels le Polisario a été impliqué dans la mort de plusieurs ressortissants étrangers (espagnols et américains), avant de conclure que le Polisario a certes modéré son recours à la violence, mais ne l’a jamais écarté, car l’option de l’utilisation des armes est inscrite dans son idéologie et son discours. »
« Le livre gris du terrorisme » est un ouvrage collectif du Groupe de recherche international des études transrégionales et des zones émergentes (ITEAS) et est publié aux Editions Jean-Cyrille Godefroy.
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