Le retour du Califat
LITTÉRATURE
Mathieu Guidère est professeur des universités et agrégé d’arabe, titulaire de la chaire du Moyen-Orient à l’Université de Paris VIII. Il a été professeur résident à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr (2003-2007) et directeur du Laboratoire d’analyse de l’information stratégique, puis professeur à l’université de Genève (2007-2011) et à l’Université de Toulouse 2 (2011-2015), avant d’être nommé professeur à Paris VIII. Il a écrit une trentaine d’ouvrages sur le monde arabe, l’islamisme et le terrorisme. Il rappelle d’abord que le Califat a été créé par opportunisme par les anciens cadres du parti Baas. Or, il démontre que sur le plan historique et culturel, ils sont loin d’être des fantaisistes et qu’ils ne se sont pas trompés dans leur interprétation du Coran : « On n’est pas face à des abrutis, mais face à des cadres dont beaucoup ont été formés en Occident. Ce sont des cadres du parti Baas qui se sont ralliés à des islamistes parce qu’il leur fallait de la chair à canon ! » Mais comment ces anciens généraux de Saddam Hussein, qui avaient leur bouteille de whisky dans leur placard à Bagdad, en sont-ils arrivés aujourd’hui à prôner le califat ?
Pour Mathieu Guidère, «c’est un mécanisme qui s’est enclenché avec l’invasion de l’Irak en 2003. Du jour au lendemain, tous les cadres et toutes les structures de l’État ont été balayés. C’étaient des gens très compétents, on parle des structures profondes de l’État irakien… Paul Bremer a dissous l’armée irakienne et l’administration irakienne, et il a renvoyé dans la nature des gens compétents qui formaient l’armature de l’État irakien. Ces gens se sont retrouvés marginalisés. Il se trouve qu’ils étaient majoritairement issus de la branche majoritaire de l’islam qu’est le sunnisme, et, face à cette marginalisation, ils ont cherché à reconquérir le pouvoir. Pour cela, il leur fallait des gens prêts à mourir. Ils ne les ont pas trouvés chez eux, puisque les baasistes sont des laïcards avec une idéologie nationaliste et une forte connotation de réformes sociales. Ces cadres sont donc allés voir les islamistes qui végétaient et qui ne pouvaient plus faire grand-chose, pour leur proposer une alliance : les islamistes mettent leurs combattants à disposition et les baasistes mettent leur expertise et leur force d’organisation à disposition… C’est ce qui va permettre de créer en quelques mois une organisation redoutable. C’est véritablement une occasion manquée de reconstruction de l’Irak après l’invasion de 2003 qui donne ce résultat. »
Il analyse la progression du Califat dans son dernier livre. Mais, les frappes contre l’État islamique s’intensifient depuis quelques semaines. Nous lui avons évidemment demandé si l’on pouvait déjà «rayer de la carte l’État islamique» ? « Indéniablement, l’État islamique a perdu du terrain. Les Américains et la coalition ont annoncé avoir tué au moins 30 000 combattants, ce qui est considérable pour une organisation qui, initialement, était créditée de 30 000 combattants, mais il y a eu un taux de renouvellement considérable depuis. Elle a également perdu plusieurs de ses cadres et de ses chefs, particulièrement trois au cours de ces derniers mois, notamment celui que l’on appelle le ministre des attentats, qui a été tué dans une frappe de drones américains à laquelle les Français ont apporté leur contribution. L’État islamique a perdu pas mal de territoires, il ne contrôle plus aucun poste-frontière avec la Turquie, puisque toute la bande frontalière est entre les mains des Kurdes ou de l’armée turque, et il a également perdu du territoire en Irak… On peut dire que sur la région syro-irakienne, l’État islamique pourrait disparaître en tant que proto-État. Mais cela ne signifie pas, bien évidemment, que l’organisation va disparaître définitivement, elle a déjà essaimé un peu partout dans le monde... Cela ne signifie pas non plus que l’idéologie portée par cette organisation, le califatisme, va disparaître non plus… Enfin, cela ne signifie pas non plus, malheureusement, que les attentats vont cesser en Occident, et en France en particulier. » Donc, si l’État islamique devait disparaître, il deviendrait une nébuleuse terroriste comme l’était Al-Qaïda à une certaine époque : « C’est le paradoxe du terrorisme : à un moment donné, lorsqu’il y a une organisation centrale qui rallie l’ensemble des groupuscules autour d’elle, vous avez un ennemi relativement bien identifié qui maintient sous contrôle l’ensemble des groupuscules en question. Mais à partir du moment où vous frappez le cœur, on assiste à une fragmentation et à une déperdition des combattants dans la nature, qui partent sur d’autres zones de combat ou qui rentrent dans leur pays pour y commettre des attentats. La menace est certes réduite sur la zone dans laquelle la coalition frappe depuis maintenant deux ans mais, malheureusement, cette menace s’éparpille dans le monde entier, en particulier dans les pays européens. »
Depuis quelques semaines, il y a de nombreux faits divers impliquant des jeunes, garçons et filles, d’une quinzaine d’années qui préparaient des attentats… On peut être tenté d’en déduire que l’Etat islamique n’a finalement pas grand monde... Faut-il espérer que les choses se calment dans les années qui viennent, ou doit-on rester prudent ? Mathieu Guidère rappelle d’abord que « le terrorisme n’est pas une menace stratégique et, même s’il y avait des attentats quotidiens dans un pays, l’État ne s’écroulerait pas et cela ne changerait pas foncièrement les rapports de forces dans le monde. C’est pénible, c’est très difficile, il y a des victimes, mais ce n’est pas une menace vitale. Concernant la Syrie et l’Irak, il y a une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle, c’est qu’une organisation réduite, cela réduit évidemment sa capacité de nuisance, mais la mauvaise nouvelle, c’est que cela suscite des réactions d’agonie, et des individus qui ne savent pas quoi faire peuvent effectivement, du jour au lendemain, se réclamer de cette organisation et faire tout et n’importe quoi, y compris des assassinats qui ne seraient même pas qualifiés de terroristes s’il n’y avait pas une revendication derrière. Plus on examine la situation de l’islamisme radical en France, plus on trouve des prétendants au djihad, des aspirants terroristes et des apprentis sorciers… C’est une nuisance pour la société, cela peut toucher les fondements de la cohésion nationale, mais cela ne changera pas radicalement la vie des Français… En ce qui concerne votre question, pour l’instant on est plutôt rassuré de voir leur degré de jeunesse et d’amateurisme : c’est parfois ridicule, notamment lorsqu’ils laissent autant d’indices. Mais on n’est pas à l’abri d’un commando qui partirait de Syrie ou d’Irak, comme les commandos du Bataclan, avec des gens entraînés dans la zone syro-irakienne et qui ont réussi à se faufiler dans le flot de réfugiés pour venir frapper la France avec des attentats majeurs. On n’est pas à l’abri de cela non plus, car les bombardements massifs dans la région syro-irakienne poussent bien évidemment les terroristes à repartir dans leur pays d’origine ou à mener des actions de vengeance et de représailles sur les pays qui les bombardent. » Enfin, alors que le gouvernement est en train de répartir des réfugiés dans toute la France, faut-il craindre que certains ne se glissent dans la cohorte de réfugiés qui arrivent ?
Pour Mathieu Guidère, «ce phénomène était un véritable problème l’année dernière. Ce qui est rassurant, c’est que la Turquie est entrée en guerre sérieusement dans toute cette région. Elle est entrée sur le territoire syrien et elle contrôle fortement sa frontière. Le flux des réfugiés s’est relativement tari du côté turc et les départs et les retours sont aujourd’hui rares en raison de ce contrôle turc. Mais si, demain, la Turquie relâchait son attention sur ses frontières, notamment avec la Syrie ou l’Irak, nous nous retrouverions à nouveau face à une crise majeure de migrants et de réfugiés et, bien évidemment, face à un risque d’infiltration considérable. »
« Le retour du Califat » de Mathieu Guidère est publié aux Editions Gallimard.
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