Ce que je ne pouvais pas dire
LITTÉRATURE
Jean-Louis Debré a quitté la vie politique après une carrière exceptionnelle : il fut notamment ministre de l’Intérieur, président de l’Assemblée nationale et président du Conseil constitutionnel, la plus haute juridiction française. Il signe l’un des ouvrages politiques de l’année, « Ce que je ne pouvais pas dire », avec la liberté de ton qui lui est propre. Un livre à découvrir cet été sur les plages, si vous ne l’avez pas encore lu… Lors d’une rencontre avec Jean-Louis Debré, nous avons pu évoquer son livre. D’abord, il rend un hommage vibrant à la francophonie et particulièrement à Léopold Sédar Senghor, en rappelant que l’Afrique offrait une culture à échanger. Mais on a le sentiment que notre classe politique a tiré un trait sur tout cela : «L’un des problèmes que nous avons aujourd’hui, c’est que l’on a remplacé le dialogue des cultures par l’affrontement économique et l’affrontement militaire. Je crois que l’on serait bien inspiré de reprendre ce chemin qui a été notamment inauguré par Léopold Sédar Senghor, qui voyait dans la communauté de langue française un rêve d’avenir partagé. Aujourd’hui, si l’on veut comprendre le monde, il ne faut surtout pas arriver avec notre culture en l’imposant, comme le font les Américains ou certains Occidentaux, mais essayer d’approfondir nos cultures par un dialogue avec les autres.
Anatole France disait : « Heureux ceux qui n’ont qu’une culture, plus heureux et plus grands sont ceux qui ont approché la vérité pour savoir que l’on s’enrichira toujours de la culture des autres ». Notre monde est fascinant, on sait en permanence ce qui se passe en Chine ou en Amérique, mais on ne dialogue plus... » Jacques Chirac reste évidemment le personnage central de son livre. Selon lui, il faut retenir de Jacques Chirac son ouverture vers d’autres cultures et son plaidoyer permanent pour les différences et la reconnaissance des différentes nations : « C’était dans la tradition du gaullisme. Quand le général de Gaulle est arrivé au pouvoir, ne l’oublions pas, il a eu plusieurs gestes. D’abord, il a fait sortir la France du commandement militaire de l’OTAN qui était sous une direction américaine et, contrairement à l’avis des Américains, la France a été le premier pays au monde à reconnaître la Chine populaire de Mao, c’est exceptionnel, montrant bien ainsi que nous devions avoir notre propre orientation politique. Il a renoué des relations avec l’Union soviétique et il a surtout été en Amérique latine pour offrir au monde un autre dilemme que la lutte des classes ou le libéralisme. Cette troisième voie diplomatique consistait à prendre l’ensemble des pays que l’on appelait non-alignés, pour affirmer une solidarité face aux deux blocs. Il ne faut pas oublier que nous sommes dans l’après seconde guerre mondiale, avec le bloc Est-Ouest, et le général de Gaulle a compris que cet affrontement pouvait à nouveau entraîner des guerres. Donc, remplaçons cela par un monde multipolaire, à l’inverse du monde bipolaire, et un dialogue des cultures. »
Justement, le général de Gaulle avait cette vision consistant à ne pas s’occuper des régimes politiques, tout en estimant que la France devait avoir des relations avec les États. Or, depuis la doctrine Kouchner, on est dans l’ingérence et, si le régime politique ne nous plaît pas, on ne discute pas. Jean-Louis Debré estime que «nous sommes dans un affrontement de plus en plus fort entre les nations. Ce n’est pas dans l’ignorance et le repli sur soi que l’on fera avancer la paix : il suffit de regarder les conséquences de l’invasion de l’Irak par les Américains. Heureusement, Jacques Chirac a maintenu la France en dehors, mais ce que nous vivons aujourd’hui est la conséquence de cela. » Un mot de politique, quelle est sa vision des primaires à droite ? «Je suis extrêmement réservé sur le système des primaires. Toute la Constitution de 1958, celle du général de Gaulle et de mon père, a été d’arracher l’élection présidentielle aux partis politiques parce que, pour les gaullistes, l’élection présidentielle, c’est la rencontre d’un homme avec le peuple de France. Pour cette rencontre, on doit avoir une politique en fonction de l’intérêt général et non pas en fonction de l’intérêt d’un parti politique. C’est pour cela qu’ils ont fait éclater le corps électoral du Sénat en 1959, réparti dans toute la France, pour éviter les calculs et les combinaisons politiques. En 1962, après l’attentat du Petit Clamart, quand le général de Gaulle a vu que l’on allait revenir au régime des partis, il a imposé, contre les partis, le suffrage universel pour que cette élection soit une rencontre entre le peuple et un homme, et non pas avec un parti politique. »
En revanche, tout au long de cet ouvrage, il ne fait pas de cadeau à Nicolas Sarkozy et il écrit même : « Quand les parlementaires et les militants de l’UMP comprendront-ils que Sarkozy est un handicap ? » Réaction de Jean-Louis Debré : «Oui, nous ne vivons pas dans le même monde avec Nicolas Sarkozy. Je lui reproche fondamentalement, quand il était ministre de l’Intérieur, de n’avoir cessé de critiquer le président de la République et le gouvernement auquel il appartenait. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui avec Macron ! Quand vous avez au football un joueur de l’équipe qui, au lieu de tirer dans le but de l’adversaire, tire contre son camp, il y a deux possibilités : soit il est irresponsable, soit il faut l’éliminer… A cette époque-là, il a montré les limites de sa conception de l’État. C’était un petit chef qui a fragilisé l’État. Je me souviens toujours de la phrase de Chevènement : Quand un ministre n’est pas d’accord, il ferme sa gueule ou il s’en va ! »
Enfin, c’est aussi un livre très amusant, il raconte que lorsqu’il est arrivé à la présidence du Conseil constitutionnel, cette institution était si mal gérée que les boutiques du coin s’y étaient raccordées pour s’alimenter en électricité : « Oui, quand je suis arrivé, il n’y avait même pas marqué sur les murs : Conseil constitutionnel. C’est une maison qui, en ce qui concerne le contrôle de la loi, rendait à peu près une dizaine de décisions par an : c’était une belle endormie. Un jour, on refait les peintures, je passe dans la rue et des commerçants m’interpellent : « Il n’y a plus d’électricité ! » Je réponds que ce n’est pas mon problème et ils me disent : « Mais si, car depuis que vous faites des travaux, il n’y a plus d’électricité ! » Je retourne au Conseil constitutionnel et on s’est rendu compte, à ce moment-là, qu’un certain nombre de commerçants s’étaient, depuis des années et des années, branchés sur le réseau électrique du Conseil constitutionnel ! C’était très avantageux pour eux, puisque c’était nous qui payions… Quand j’ai arrêté cela, ils ont commencé à rouspéter et j’ai dit : « Ne m’obligez pas à faire un rappel de tout ce que vous nous devez ! » Et c’était la même chose pour l’eau ! Cette maison n’était pas gérée. Quand j’ai quitté le Conseil constitutionnel, les cinq dernières années nous avons rendu plus de décisions que le Conseil ne l’avait fait en un demi-siècle et j’ai réduit le budget de 25 %, avec le même nombre de fonctionnaires : vingt-sept, pas un de plus. C’est une petite maison, chacun avait sa place et on rendait nos décisions en deux mois et dix jours, ce qui est exceptionnel. On ne partait pas en vacances tant que le rôle du Conseil n’était pas épuisé. Une année, nous avons quitté le Conseil le 14 août pour reprendre début septembre et le personnel ne disait rien, tellement il y avait une conscience d’appartenir à une maison qui fonctionnait bien. C’est cela, l’État ! J’ai trouvé au Conseil constitutionnel des fonctionnaires d’une très grande qualité et très désireux de servir l’État. »
Un livre, très bien écrit, facile à lire, signé par certainement celui qui fût l’un des derniers grands serviteurs de l’Etat.
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