Olivier Lejeune fait revivre un chef-d’oeuvre de Sacha Guitry : "Une folie"

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Cette semaine, cette rubrique « Loisirs » traite d’une pièce et non d’un livre. C’est l’été, c’est aussi le moment de sortir, de se détendre et d’aller au théâtre. Depuis quelques mois, «Une Folie», pièce de Sacha Guitry, connaît un succès important au théâtre Rive Gauche à Paris. Olivier Lejeune, célèbre acteur, auteur et metteur en scène, propose l’événement théâtral de l’été. Cette comédie traite du divorce à partir de l’histoire du docteur Flache, un célèbre psychiatre sur le point de quitter Paris pour prendre sa retraite dans le Midi, laissant ses patients, son joli petit pavillon du XVIIIe et son infirmière… Mais c’est sans compter sur l’irruption soudaine de Jean-Louis, puis de la charmante Missia dans son bureau : chacun lui demandant d’examiner son conjoint, qu’il croit devenu fou… Olivier Lejeune nous explique que «c’est une pièce rarement jouée et rarement montée, peut-être parce qu’il y a quelques morceaux de bravoure qui peuvent faire peur à certains comédiens… Cette pièce est incroyable ! Elle a été écrite en 1938, réécrite en 1951, Sacha Guitry l’avait jouée plusieurs fois sous plusieurs titres... Un auteur qui reprend une pièce à plusieurs reprises et qui change le titre en la retravaillant en permanence, c’était vraiment exceptionnel ! On dit que Sacha Guitry est notre Molière moderne, à juste raison, car on a l’impression que cette pièce a été écrite le matin même. Elle traite du divorce, de l’adultère et de la liberté. On devrait interdire aux gens qui ne s’aiment plus de continuer à vivre ensemble, il le dit textuellement... C’est étincelant de mots d’esprit, de répliques qui font mouche et qui font énormément rire. Il y a cinq personnages, tous fous ! Je joue un psychiatre qui a un petit grain, comme tous les psychiatres, et tous les personnages sont complètement fous... Donc, il y a des situations assez incroyables ».

Ce spectacle figure dans le classement de ceux qui fonctionnent le mieux en France. Olivier Lejeune est ravi : « Nous avons eu la chance de faire une première tournée et le public répond partout présent ! Je pense que Sacha Guitry est immortel. Woody Allen est dans la lignée de Guitry, si l’on devait lui trouver un pendant. C’est un génie qui a inventé des techniques cinématographiques : la voix off, c’est lui ; le travelling, c’est lui… Il a laissé une œuvre exceptionnelle. J’ai eu la chance d’être adoubé - si je puis dire - par les héritiers de Guitry, puisqu’on ne peut pas monter du Guitry sans avoir le feu vert des héritiers car ce n’est pas dans le domaine public. Il est mort en 1957, il y a eu les années de guerre, donc ce sera dans le domaine public en 2027. Madame Aubart était l’ayant droit de Guitry - hélas, elle nous a quittés il y a quelques mois - mais maintenant ce sont ses deux fils, Christian et Patrick, qui ont hérité de cet empire et ils doivent donner leur accord. J’ai donc reçu le feu vert. J’ai choisi cette pièce et c’est la première fois, dans ma carrière d’artiste, que j’éclate en sanglots de joie en lisant une pièce ! C’est vraiment la rencontre d’un personnage. J’avais déjà joué du Guitry, il y a cinq ans à la Comédie des Champs-Élysées, et j’ai l’impression d’être Guitry sur scène, sans l’imiter... J’ai reçu beaucoup de critiques qui m’ont fait très plaisir : « On voit Guitry, sans aucune imitation, on l’entend, on voit sa gestuelle… » Tout cela alors que je ne suis pas imitateur. Je respecte simplement sa ponctuation, je me suis mis dans ses chaussons, des souliers de bal plutôt, et je danse sur la musique de Guitry ».

À Paris, cette pièce est un véritable succès, y compris auprès du public « bobo », alors qu’elle traite d’un sujet qui est devenu si banal, le divorce, qu’il ne justifierait peut-être pas une comédie aujourd’hui… Pour Olivier Lejeune, « cela touche quand même un couple sur trois. À l’époque, c’était complètement novateur de traiter de ce sujet. Même encore aujourd’hui, j’entends des personnes dans la salle qui sont surprises, car il met le doigt là où ça fait mal ! Les méchantes langues ont dit que Guitry était misogyne : pas du tout, il aimait énormément les femmes. Il s’est donné à son œuvre et il a beaucoup été trahi par les femmes. Il a été cocufié et il en a beaucoup souffert. Yvonne Printemps l’a fait souffrir énormément. Dans la pièce il dit : « Les femmes sont beaucoup moins onéreuses à prendre qu’à laisser… » Derrière, on sent que l’homme a souffert à cause des femmes mais, en même temps, il leur rend hommage parce qu’il y a des rôles merveilleux. On a la chance d’avoir dans cette distribution des jeunes célèbres qui jouent merveilleusement bien : Lola Dewaere, fille de Patrick Dewaere, Manuel Gélin, fils de Daniel… En plus, Daniel Gélin a tourné trois films avec Sacha Guitry. On a Marianne Giraud qui joue avec nous et Alice Carel qui est une comédienne incroyable. Chez moi, Guitry c’est viscéral… J’ai vu un film de Guitry à l’âge de cinq ans et sa voix m’avait donné la chair de poule, comme un hypnotiseur qui m’a emmené vers le théâtre. C’était un seigneur, c’était vraiment le roi de Paris. Mais on lui a fait un mauvais procès pendant l’Occupation, parce qu’il a continué de jouer avec les Allemands, comme tout artiste continuerait à jouer : après les attentats, tous les professionnels du spectacle ont dit qu’il fallait se battre et continuer de vivre... D’ailleurs, c’était un faux procès puisqu’il a été blanchi. Encore aujourd’hui, j’ai entendu récemment sur une radio une émission où l’on disait que Guitry s’était mal conduit pendant l’Occupation : c’est complètement faux, il a été blanchi, il a aidé Tristan Bernard, qui était juif, à ne pas être déporté. Mais c’était un artiste et, face à une salle remplie d’Allemands, il a quand même salué son public. On ne peut pas accuser quelqu’un d’avoir fait son métier. D’ailleurs, on a toujours dit que les théâtres n’avaient jamais été aussi pleins que pendant la guerre. Les gens avaient envie de se distraire... »

Dans cette pièce, Olivier Lejeune joue le rôle du psychiatre qui drague la jeune Lola Dewaere : «En deux mots, c’est un psychiatre qui veut prendre sa retraite et qui décide d’aller vivre au soleil dans le Midi. Il en a assez de fréquenter des obsédés et des refoulés, et il rencontre un couple qui vient le consulter, un couple complètement détonnant et orageux. Il les reçoit séparément, parce qu’il ne faut jamais prendre les couples ensemble. Elle prétend que son mari est fou et lui prétend qu’elle est folle… En réalité, les deux sont complètement fous, parce qu’ils sont ensemble... Le psychiatre tombe sous le charme de cette charmante jeune femme, qui a un caractère incroyable dans la pièce, avec des répliques fabuleuses, c’était vraiment très novateur. Il apprend que ce couple n’est pas marié... Il va manigancer et le chassé-croisé amoureux va se faire avec plein de péripéties, de quiproquos et de mots d’esprit. Ce qui est merveilleux, c’est qu’elle a 35 ans, alors que le personnage du psychiatre a plus de 60 ans… Le maître dit : L’idée ne me viendrait jamais de jeter mon dévolu sur une femme de mon âge… »

« Une Folie » de Sacha Guitry, mise en scène de Francis Huster, avec Olivier Lejeune, Lola Dewaere, Manuel Gélin, Marianne Giraud et Alice Carel, au Théâtre Rive Gauche, 6, rue de la Gaîté, 75014, Paris. Tél : 01 43 35 32 31. Du mardi au samedi à 21h et matinée le dimanche à 15h30. Relâches exceptionnelles les 24 juin, 7, 19 et 27 juillet, 9 et 19 août 2016.

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