Sur la piste indigène.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Karine Massonie a plusieurs fois fait le tour du monde à la rencontre des peuples premiers. Elle ne s’est pas contentée d’aller les photographier pendant quelques heures, mais elle a véritablement vécu avec eux pendant quelque temps pour véritablement les connaître. Cette Franco-canadienne entend ainsi sensibiliser le grand public au développement d’un rapprochement et d’une alliance plus respectueuse entre le monde occidental et les peuples autochtones traditionnels. Nourrie de ses expériences, elle réunit ses passions dans un métier multifacettes : ethno-reporter, formatrice et coach. Elle relate ses voyages initiatiques à la rencontre des peuples premiers dans un ouvrage qui est à la fois un tour du monde et un livre d’histoire, puisque ces peuples continuent de vivre comme il y a des milliers d’années…

Elle nous explique sa démarche : « C’est un livre d’histoire dans le sens où je suis allée rencontrer ces peuples qui me passionnent et me fascinent depuis des années. J’ai toujours l’impression de faire un voyage des années en arrière, mais ces peuples évoluent aussi comme nous. C’est donc un retour aux sources, car nous sommes déconnectés de cette vie avec la nature. C’est vraiment un récit de voyage initiatique. Le monde moderne et le monde autochtone se relient aujourd’hui beaucoup plus et rares sont ceux qui ont encore leurs traditions autochtones inchangées. Le sens du voyage, c’était d’aller à la rencontre de l’autre, mais aussi de soi-même : c’est cette façon que j’ai de voyager à travers le monde. C’est une longue préparation, mais le premier appel que j’ai eu, c’était lors de mes premiers pas dans les grandes forêts canadiennes, dans mon enfance, où j’ai toujours été à l’aise et très tôt. J’ai été fascinée par ces peuples que j’ai voulu rencontrer pour voir comment ils vivent en harmonie avec leur milieu et comment ils s’adaptent aussi. Ces voyages datent de longtemps, puisque j’ai commencé à voyager à l’âge de 14 ans. On est tous nomades à l’origine, il y encore des peuples qui ont gardé ces traditions, mais il y en a beaucoup qui se sont sédentarisés pour plus de confort, plus de sécurité et plus de santé. Au lieu de marcher pendant des heures pour aller chercher de l’eau, il y a aujourd’hui des puits éoliens… Il y a un pont entre les Amérindiens qui vivent dans des réserves, proches des villes, et d’autres qui vivent éloignés, avec le problème du chômage et de l’alcoolisme… Les aborigènes d’Australie sont aussi en difficultés. Mais il y a aussi des facilités d’accès à la santé à l’éducation. Il est important de repérer comment se fait ce pont entre ces deux cultures. »

Il est important de préciser, et c’est ce qui fait l’intérêt du livre, que Karine Massonie ne va pas se contenter de photographier ces peuples en passant quelques heures avec eux, mais elle s’installe dans la tribu pour vivre avec eux pendant plusieurs semaines : « Dans ma façon d’arriver et d’aller à la rencontre de l’autre, je fais le choix de prendre un minimum de renseignements sur l’ethnie dans laquelle j’arrive, pour me mettre dans une posture de totale ouverture, sans aucun a priori. Je veux être en totale réceptivité de ce qui va se passer. C’est vraiment une rencontre de type animal, où chacun doit s’apprivoiser. J’arrive seule ou, en fonction de l’ethnie dans laquelle je vais, je me fais accompagner par une tierce personne qui est souvent l’un des leurs qui s’est sédentarisé. Mais je lui demande de partir au bout de deux ou trois jours, pour rester vraiment dans une dimension de face-à-face. Quand j’arrive, je deviens moi-même la curiosité et cela me plaît… C’est très intéressant de se retrouver dans cette posture. C’est déstabilisant parce qu’il y a des longs moments de silence et on m’observe comme un animal. Il y en a beaucoup qui se sont ouverts vers le monde moderne et ce n’est pas pour autant qu’ils sont tombés dans l’alcoolisme… Dans certains pays, il y a des peuplades qui sont vraiment plus en difficultés sociales que d’autres et, dans ces cas-là, j’y vais avec quelqu’un pour ouvrir une porte de confiance. Mais, quand la tribu a compris ma démarche, je fais le choix de rester seule avec eux ». Par exemple, en Namibie avec les Himbas, Karine s’intègre totalement au sein d’un village : « Ce sont des semi-nomades, des éleveurs de troupeaux de chèvres, qui vivent dans le désert du Kaokoland et ils vivent encore de troc, même si l’argent commence à arriver dans certaines communautés. Mais, lorsque je voyage, je ne veux avoir aucun rapport à l’argent. S’il y a un échange, je participe à la vie de la communauté avec eux, dans les travaux quotidiens, et l’échange que j’ai, c’est aussi de les sensibiliser sur ce qu’ils sont. L’échange que je peux donner, en termes matériels, c’est plutôt en termes de nourriture : pour ramener du maïs, par exemple ».

Parfois, il arrive même que le chef du village la demande en mariage, c’est ce qu’elle raconte dans son livre : « Cela fait partie des aventures ! J’aurais pu rester mariée deux ou trois fois et c’est un vrai apprentissage que de sortir d’une telle situation d’une façon favorable et digne pour les deux. C’est toute une stratégie que j’ai développée ! La première fois, en plein désert de Namibie, le chef, qui a déjà deux femmes, a vu que je voyageais seule et, à force de partager beaucoup de choses quotidiennement, au bout d’une quinzaine de jours il m’a appelée dans sa hutte pour me demander en mariage. Je me suis demandé si c’était une blague, mais c’était sérieux. Je lui ai répondu non, en lui expliquant que j’étais mariée en France, ce qui n’était pas vrai... Mais il fallait que je m’en sorte et, chaque jour, j’ai trouvé des nouveaux arguments puisqu’il me demandait la même chose chaque jour à la même heure… » Karine nous emmène dans un véritable tour du monde des peuples premiers et il y en a encore beaucoup : « Il n’est pas facile, déjà, de savoir combien ils sont. Dans certains pays, cela peut varier entre 1 et 7 millions, et l’écart peut être important dans le comptage. Maintenant, je commence à avoir une carte du monde dessinée dans ma tête... Je suis loin de tous les connaître, car il y a quand même 370 millions d’individus autochtones à travers le monde. Cela représente 5000 groupes ethniques, 4000 langues et il y en a sur tous les continents. J’arrive à positionner sur une carte les endroits où ils sont et, à force de recherches, on arrive à les trouver. Je ne suis pas ethnologue, je suis surtout une observatrice qui essaie de cultiver sa connaissance avec ces cultures ».

En conclusion, après avoir lu son livre, on s’aperçoit qu’il y a un énorme contraste entre nos sociétés occidentales et ces peuples, car ils vivent dans le risque permanent, alors que nous sommes dans un système de précaution absolue… Karine en tire une leçon : « Ils savent comment faire avec le milieu naturel, ils respectent et écoutent ce milieu. Ils se nomment « les fils de la terre mère » et, dans leurs croyances ancestrales, ils savent que la nature peut être tout autant nourricière que destructrice, s’ils enfreignent les règles ancestrales du respect vis-à-vis de la terre mère. Dans leurs croyances, s’ils font quelque chose de négatif vis-à-vis de la nature, la communauté peut se faire punir à travers les orages ou les maladies. Ils ont une extrême connaissance de la nature qui fait qu’ils ont une capacité d’adaptation et d’ingéniosité que nous avons complètement oubliée. Ces peuples m’inspirent depuis des années pour leurs valeurs de respect de la nature et de solidarité : à plusieurs, on est plus fort, surtout quand on est nomade. Ils s’entraident et ils savent s’adapter au milieu dans lequel ils vivent. Ils sont inspirants aussi dans leur vécu de l’instant, le temps est circulaire, ils sont toujours dans l’instant présent. Ce sont des peuples qui sont fondamentalement dans une joie de vivre et qui sont heureux de rien et de tout ».

« Sur la piste indigène » de Karine Massonnie est édité et distribué par Amazon.

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