Piégée dans son couple

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Tous les livres de Jean-Claude Kaufmann lèvent le voile sur les secrets quotidiens de nos vies. Pour sa nouvelle enquête, le sociologue et directeur de recherche au CNRS a réuni des confessions de femmes qui racontent les souffrances qu’elles éprouvent au sein de leur couple. Elles se sentent piégées et n’entrevoient aucune issue. Une réalité effrayante, dont on ne parle jamais. Jean-Claude Kaufmann explique que : « quand la machine se bloque, cela peut se transformer en machine à détruire les individus. On sait qu’il y a des crises, des cris, parfois même des coups dans certains couples. Mais, ce que l’on connaît moins, ce sont ces couples qui sombrent dans la souffrance en silence. La souffrance peut être vraiment intense. C’est un livre qui va très loin, qui crée un certain malaise, les cas sont parfois ultimes, mais ils illustrent des aspects du fonctionnement conjugal ».

Pourquoi de telles souffrances alors qu’il est si simple de partir ? Jean-Paul Kaufmann précise que « ce piège est un mécanisme à deux et les hommes sont aussi en grande souffrance. Mais les hommes parlent moins, ils se referment, alors que j’ai beaucoup de témoignages féminins. Le problème, ce qui est au cœur du piège, c’est que la femme n’arrive pas à partir. Dans un coin de sa tête, elle se dit qu’il faut partir, mais elle repousse cela à plus tard : quand les enfants seront plus grands, par exemple… Mais, le lendemain, on trouve une nouvelle excuse et on s’aperçoit que les échéances sont sans cesse reportées. Dans les éléments invisibles, il y a l’image. On a défendu les apparences pendant des années et il est compliqué d’expliquer le contraire après. Il y a ensuite l’isolement, car il y a peu de personnes avec lesquelles on peut parler. Il y a aussi la perte d’énergie, car on se vide de l’intérieur. C’est une perte d’énergie vitale, une perte de confiance en soi… Enfin, il y a l’élément central : quand on entre en couple, ce n’est pas simplement un décor, on enracine tous les automatismes quotidiens et il y a aussi une partie de la personne qui se transforme. On devient quelqu’un d’autre. Et, partir, cela veut dire arracher cette partie de soi pour réinventer une autre personne. On a une grande peur de la solitude, il y a aussi les questions matérielles, on n’arrive pas à prendre des décisions. In fine, il y a l’amour qui attache, on voit que l’autre est en souffrance et il va entrer dans un chantage affectif : « Si tu pars, tu vas voir ce qui va t’arriver… » ou « Si tu pars, je ne suis plus rien… » Il y a toujours un basculement entre deux visions de soi. On se voit partir, on retrouve un peu d’énergie, d’optimisme et de force, mais on remet cela à plus tard et c’est l’autre vision de soi qui reprend le dessus. Donc, on essaie de continuer en espérant le miracle… »

Dans son étude, on décèle une sociologie de la population particulièrement concernée par ce phénomène, que l’on pourrait qualifier de « classe moyenne provinciale », car les Parisiennes indépendantes qui gagnent très bien leur vie claquent plus facilement la porte : « Il y a des types de femmes qui sont plus souvent victimes de ce piège, mais cela peut quand même toucher tout le monde. J’ai des exemples de femmes parisiennes, ultra diplômées, comme une femme qui a beaucoup de moyens financiers et qui décide de louer un logement pour pouvoir partir, mais finalement n’y va pas… L’engagement amoureux fait que l’on peut être pris au piège, peu importe son âge ou sa classe sociale. Mais vous avez raison, il y a quand même un noyau dur. Ce ne sont pas les personnes les plus précaires, parce que, quand on est sur le point d’être exclu de la société, on se raccroche à tout ce que l’on peut et c’est évidemment la famille pour les femmes. Il y a un esprit de sacrifice pour s’en sortir. Mais, dans les classes modestes et moyennes, quand il y a un engagement exclusif dans la famille, lorsque le travail n’est pas très rémunérateur ou très intéressant, on reporte tout sur les enfants quand la situation du couple se dégrade. On s’isole et c’est là que le piège devient le plus fort, parce que l’on n’a pas d’autre endroit à l’extérieur pour reconstituer sa vie ».

Il y a aussi de nombreuses femmes qui n’ont pas conscience d’être piégées dans leur couple, elles sont malheureuses, mais dans le déni : « Cela fait partie du b.a-ba de l’amour que d’aller au-delà des petits problèmes du quotidien, sinon on n’arriverait pas à former un couple, on va au-delà de soi pour l’amour de l’autre. Si l’on se met en couple, ce n’est pas uniquement pour son plaisir personnel, c’est pour être dans ce mouvement qui consiste à créer un petit monde de bien-être partagé à deux. À partir de quand faut-il avoir un regard plus lucide ? Il y a un moment où l’on comprend que quelque chose ne va plus du tout et que l’on en train de sacrifier sa vie, sans avoir aucun retour en face. Il n’est pas simple d’apporter une réponse, car il y a parfois une attitude avec des divorces trop rapides aussi. Il y a les deux extrêmes dans la société d’aujourd’hui. Il y a parfois le fait que l’on zappe trop vite l’autre, ce n’est jamais la personne qui convient, on change de partenaire toutes les cinq minutes... Ou alors, il y a l’inverse et l’on n’arrive plus à avoir un regard critique sur la situation lorsque l’on s’engage. La vraie question est de savoir quand la ligne rouge est dépassée. Cette ligne rouge, c’est cette relation minimum de bienveillance à l’égard de l’autre. Si l’autre fait preuve d’un petit peu d’absence et d’indifférence, cela peut être rattrapé. Mais s’il essaie de vous dévaloriser en lançant quelques méchancetés, il faut commencer sérieusement à regarder la réalité en face ».

Jean-Claude Kaufmann souligne toutefois qu’une grande partie des couples vivent dans la tendresse et le bien-être, même si, au bout de quelque temps, les partenaires glissent dans une routine douce et tranquille. D’autres couples, hélas, traversent des crises ouvertes, des claquements de portes, parfois des violences conjugales, avant d’en arriver au point de rupture.

« Piégée dans son couple » de Jean-Claude Kaufmann est publié aux Éditions Les liens qui libèrent.

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